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Full text of "La Roumanie pittoresque [par] A. Vlahoutza. Traduction de M.M.-V"

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A. VliRHOUTZA 



La Roumanie 
Pittoresque 




Traduction de JVI Ue M- |VL~V. 



BUCAREST 
IMPRIMERIE DE ^'«INDÉPENDANCE ROUMAINE» 

56, CALEA VICTORIEI. — STRADA ACADEMIEI, 17 

«1 903 



DR 

1903 




Lia Roumanie Pittoresque 



Sur le Danube 

(JVOrchova à Soulina) 



1. Lies Portes de fer 

Lie soleil s'enfonce à l'occident. Les crê- 
tes des montagnes apparaissent de flamme. 
Lentement se déploient et s'étendent sur 
les vallées, comme des draperies d'ombre. 

En avant de nous, sur le luisant plom- 
bé de l'eau, se montre de biais, d'abord 
une barre, une crinière jaunâtre et ondu- 
lée : nous approchons du seuil des cata- 
ractes. Le Danube commence à gronder, 
courroucé; c'est un tumulte et un bouillon- 
nement de vagues, d'une rive jusqu'à l'au- 
tre. Par dessus les profondeurs se forment 



— 2 




- 3 - 

de larges cercles qui tournoient sur place. 
D'un côté, Peau s'écroule, gargouillante, 
comme aspirée par la gueule d'un abîme — 
d'un autre, elle s'enfle, regorge à gros bouil- 
lons, et mugit en écumant, brisée contre 
d'invisibles rochers. 

Le bateau avance moins vite, prudem- 
ment. Quatre hommes se tiennent près de 
la roue du gouvernail; les commandants 
sont tous deux sur le pont, debout, le re- 
gard tendu en avant: nous traversons les 
cataractes. 

Le Danube mugit plus fort. En fermant 
les yeux, on se croirait au cœur d'une fo- 
rêt, pendant un terrible ouragan. Du fond 
de l'eau se tendent, surgissant des flots, 
d'innombrables bras de pierre, prêts à sai- 
sir le bateau et à le briser en mille mor- 
ceaux, à la moindre imprudence. 

Ici, sous cette trombe de vagues, se noue 
la jointure des Balkans avec les Carpathes. 
Au-dessus de leurs poings crispés, se pré- 
cipite le Danube, furieux, rompant avec fra- 
cas les derniers obstacles qui barrent sa 
route. Et, dans la mêlée de ce choc de 
Titans, il semble que chaque flot ait un 
cri, chaque rocher un geste. 

Soudain, l'eau glisse par dessus son an- 



guleuse écluse, et s'étale comme une nappe. 
La lutte, la monstrueuse lutte a cessé en- 
tre les deux géants qui, désormais, auront 
à monter la garde autour de la Roumanie. 
Vaincues, les montagnes s'écartent. L'ho- 
rizon s'élargit. A gauche, jaillie du pied 
d'une colline, la rivière Bahna vient ren- 
contrer le grand fleuve, et le saluer au 
seuil de ce Pays, dont la terre et le destin 
seront à jamais liés à lui. De quelle dis- 
tance ne descend-il pas, et quelles lut- 
tes a dû livrer le Danube pour se frayer 
une route jusqu'à nous! Il lui a fallu éven- 
trer des montagnes, se creuser un lit dans 
le roc, à travers les Carpathes. Il a trappe 
— et «les Portes de fer» se sont ouvertes 
devant la puissance éternelle de ses flots. 
Le bruit maintenant cesse ; — victorieuse, 
l'eau s'étale, apaisée, entre ses rives, po- 
lie comme un miroir. 

Les Carpathes poussent vers le midi leurs 
cimes revêtues de forêts; quelques rochers, 
curieux, lèvent encore, parmi la verte épais- 
seur, leurs crânes dénudés, comme pour 
contempler une dernière fois ce déluge qui 
marche, à qui rien n'a pu tenir tête. 



2. Tournou^Sévérine 

I\ partir de Vertchiorova, les berges s'a- 
baissent et s'aplanissent. De vastes champs 
de maïs verdoient à l'horizon. La voie fer- 
rée, en bordure ininterrompue, ourle tout 
droit la rive du fleuve, jusqu'à Tournou- 
Sévérine, qui apparaît, au coucher du so- 
leil, comme en un décor de théâtre. Le 
Danube élargi, empiète en courbe sur le 
littoral roumain, et repousse la ville sur une 
hauteur ombragée d'arbres, dont les touffes 
laissent entrevoir, toujours plus haut, tou- 
jours plus grandes, de blanches maisons 
coiffées de tuiles rouges. D'épaisses fu- 
mées noires s'échappent à gros bouillons 
des cheminées d'usine. On entend de loin 
cogner dans les chantiers, les lourds mar- 
teaux de fer. La berge, au débarcadère, 
fourmille de monde, comme une foire. 

Us abondent, ces lieux, en souvenirs an- 
tiques. C'est par ici que s'écoula, il y a dix- 
huit siècles, le flot des légions romaines 
destinées à planter, dans les plaines dé- 
sertes de la Dacie, un peuple nouveau. 

C'est ici que plus tard, l'empereur Sep- 
time Sévère, établit ses postes de senti- 



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nelles, à l'orient de son empire: «les camps 
Sévériens» dont on voit les restes encore 
aujourd'hui (La Tour de Sévère) dans le 
jardin public de la ville, situé au dessus 
du port, sur une terrasse élevée, d'où l'on 
découvre une des plus belles perspectives 
sur le Danube. C'est ici que se trouvait 
autrefois la capitale de l'Olténie, la rési- 
dence des illustres Bans *■) de Sévérin, dont 
l'origine se perd dans la nuit des temps, 
par-delà l'époque de la première colonisa- 
tion. Les fouilles opérées dans les environs 
exhument d'antiques ruines, des figures de 
pierre, des bijoux et des monnaies romaines, 
lointains souvenirs de ce peuple d'incom- 
parables héros, qui a transplanté et instauré 
dans les plaines danubiennes, la lumière, 
le parler et l'imposante puissance de l'em- 
pire le plus grand et le plus glorieux que 
le soleil ait vu. 

Quelles empreintes de géant ont laissées, 
partout où ils passèrent, ces légionnaires de 
Trajan! Leurs traces se montrent encore 
parmi les crevasses des montagnes. Toute 
chose leur fut soumise. Les rochers s'écartè- 
rent pour leur faire place: les fleuves se sou- 



r ) Bans — Princes. 



mirent, épouvantés par l'ombre et le fracas 
des premiers ponts qui les eussent enjambés. 
Même le Danube, le grandiose, l'impétueux 
Danube fut dompté, et dut fléchir sous le 
joug. On voit encore aujourd'hui se dresser 
hors des flots, comme deux bras gigantes- 
ques tendus vers le ciel, les extrémités du 
pont qui a rendu immortel le nom d'Apol- 
lodore de Damas. 

A cette même place, sur cette terre con- 
sacrée par tant de grands sacrifices et de 
précieux souvenirs, s'élève aujourd'hui Tour- 
nou-Sévérine, l'un des ports les plus impor- 
tants de la Roumanie; ville à l'aspect occi- 
dental, aux beaux bâtiments, aux imposan- 
tes écoles, aux rues larges et droites, au- 
trefois citadelle entourée par un fossé pro- 
fond, qu'aux moments de' danger le Danube 
remplissait en un clin d'œil, mettant ainsi la 
cité sous l'égide de ses flots et la pressant sur 
son sein, de ses bras protecteurs, comme un 
enfant bien-aimé. 

Et, comme s'il était écrit que cette ville, à 
laquelle se rattachent tant de grands événe- 
ments, dût graver son nom une fois déplus 
dans l'histoire de notre nation, voilà que 
c'est encore ici, à la place même où Tempe- 



— 9 — 

reur Trajan mit pied à terre, il y a dix-huit siè- 
cles, que fit ses premiers pas sur le sol de la 
Roumanie, le jeune Prince Carol I, convié à 
prendre entre ses mains fortunées et sagaces 
la destinée de ce peuple, et à ressusciter dans 
son âme l'antique vaillance et l'indompta- 
ble énergie, en l'éveillant aune vie nouvelle, 
à une nouvelle phase de gloire et de progrès. 



3. Corboul. Hinova 

Lie bateau fend le miroir des eaux do- 
rées par les derniers rayons du soleil. Der- 
rière nous, la ville s'enfonce, s'abîme dans 
les flots. Au loin, vers le midi et le cou- 
chant, les montagnes, dans un nuage de 
poudre bleue, dessinent leur crinière on- 
dulée sur le fond du ciel, couleur de rubis. 
Les berges surgissent hors de l'eau, en une 
pente douce, déployant leurs champs de 
blé, dans la limpidité de l'horizon. Du ciel, 
sur toute chose, s'épand une mollesse, une 
douceur divine. 

Une colline de Serbie est couchée juste 
en travers de la route du Danube. Lui, pa- 
cifique, contourne l'extrémité de la colline, 



10 



s'écarte largement vers l'est, et se recourbe 
en fer à cheval sur la rive roumaine. Au 
creux de cette courbe se trouve l'île des 
Corbeaux, où une guerre entre les Russes 
et les Turcs aurait laissé autrefois, disent 
les indigènes, assez de cadavres pour suf- 
fire trois ans à la pâture des corbeaux. 
Une clameur prolongée perce le silence 
du crépuscule. Sur la rive gauche de blan- 
ches maisonnettes surgissent, parmi les ar- 
bres. Les troupeaux descendent à l'abreu- 
voir. Devant le poste de Hinova, notre 
garde-frontière, l'arme à l'épaule, semble 
une statue de bronze. Les vergers qui en- 
tourent le village se reflètent dans les flots. 
Le balancier d'un puits rustique s'élève et 
s'abaisse comme une cigogne en train de 
boire. L'horizon s'élargit de plus en plus. 
L'œil pénètre aux profondeurs des mon- 
tagnes roumaines, au long de cette bande 
couleur de fumée, tracée par le «Rem- 
part de Trajan» qui prend naissance à côté 
de Hinova, et coupant à l'est, à travers la 
colline de Stirmina, et les vignobles d'O- 
revitza, s'enfonce, après avoir dépassé Pa- 
dina, jusqu'au cœur de l'Olténie. Le soleil 
s'est couché. L'air a une odeur de terre 
brûlée qu'une ondée vient d'arroser. De 



— 11 — 

blanches routes qui dévalent du village, re- 
lient la vie terrienne au chemin mouvant 
des eaux. Les arbres, les maisons s'en- 
fuient, s'effacent sur notre passage, comme 
des visions. L'enchantement nocturne s'é- 
pand sur toute chose, et les bruits de la 
terre s'apaisent. Les rives se rapprochent 
comme pour chuchoter entre elles. Sur le 
marbre bleui de l'eau, la lune tamise une 
poussière argentée. Toute chose semble sur 
le point de passer du monde de la réalité, 
à celui des contes merveilleux. 




12 



4. Lie grand Ostrov. Ruines 

C'est la nuit: une nuit chaude, profonde, 
tranquille. On n'entend que le souffle puis- 
sant de la machine, et le frôlement assoupi 
de l'eau. Les lumières attardées dans les 
villages clignotent comme des vers luisants, 
à travers les branches des arbres Nous 
longeons le grand Ostrov. Sous la clarté 
lunaire, le clocher de l'église, le village, les 
vignes, la forêt, tout prend l'aspect fantas- 
tique des choses vues en rêve. 

Savènt-ils seulement, les paisibles habi- 
tants de cet îlot, de quelles époques de 
tourmente datent ces murs écroulés, ces 
remblais de terre, et les quatre remparts 
qui se trouvent à proximité du village ? Se 
doutent-ils jamais que sur les monnaies 
qu'ils déterrent en touillant le sol de leur 
vigne et 'de leur champ, ils contemplent 
l'image d'un empereur romain; et que sous 
les antiques ruines où ils font sécher leurs 
filets au soleil, dorment tant de précieux 
souvenirs du passé de leur race! 

Depuis Sévéïine jusque passé Galatz, 
presque toutes les villes — ainsi que les 
villages — des bords du Danube sont bâ- 



— 13 — 

ties sur ces ruines sacrées, — murs écrou- 
lés, monceaux de plâtras, — restes de ce vas- 
te et glorieux empire, dont les légions ont 
bouleversé les rivages des mers et les ca- 
vernes des monts, en ébranlant la terre, 
au galop de leurs chevaux. Les paysans ri- 
verains du Danube — laboureurs, pêcheurs, 
vanniers — assurent les fondements de leurs 
maisons à l'aide de briques tirées des an- 
ciennes constructions romaines, — admi- 
rable symbole de l'épanouissement actuel 
du royaume de Roumanie, rejeton né sur 
des ruines de la plus belle et la plus flo- 
rissante des provinces romaines d'il y a 
environ deux mille ans. 



5. A Calafate 

En aval de Grouia, en face du village 
de Pristol, une étincelante lame d'acier 
pénètre dans la rive droite. C'est une pe- 
tite rivière, le Timocou. La Serbie reste 
en arrière, à l'occident. A partir d'ici, le 
Danube offre à nos yeux une nouvelle voi- 
sine, la Bulgarie. Sur une étendue de qua- 
rante kilomètres, les rives sablonnenses dé- 



— 14 — 



vient vers l'est, jusqu'au village de Tchéta- 
tea, où, encore une fois, se dessine, dans 
la rive gauche, une large courbe, creusée 
par les flots, jusqu'à la plaine de Maglavit. 
C'est la mi-nuit. De pâles lueurs trem- 
blantes clignotent sur les deux rives, com- 
me des yeux ensommeillés. Un long mu- 




gissement sonore réveille dans les îlots, les 
échos des forêts: le bateau stoppe à Ca- 
lafate. La ville dort, veillée par le clair de 
lune; les maisons, étagées sur le coteau 
qui dévale vers le Danube, étendent leurs 
ombres noires sur ses rues larges, silencieu- 
ses, désertes. Port de céréales en temps de 
paix, citadelle en temps de guerre, Calafate 
a, depuis longtemps, inscrit dans l'histoire de 



15 



notre pays, ses titres de gloire et de souf- 
france. On distingue encore aujourd'hui, 
sur les murailles des vieilles maisons, les 
traces des bombes ennemies; ainsi se gra- 
vent sur les membres des vieux troupiers, 
les marques de leurs vaillants corps-à-corps 
avec la mort. C'est sur cette ville qu'écla- 
tèrent les premiers obus turcs, au prin- 
temps de l'année 1877, alors que la guer- 
re n'était pas encore ouverte, et que la 
Roumanie, tranquille devant l'orage qui s'an- 
nonçait, ne faisait encore qu'assurer la dé- 
fense de ses frontières danubiennes. Mais 
à la voix des canons de Vidine, comme aux 
accents d'une chanson légendaire, évocatrice 
de grandioses souvenirs, un profond désir de 
combats et de victoires tressaillit au cœur 
des soldats campés devant Calafate. Le jour 
du 15 Mai, pendant que les deux cita- 
delles essayaient leurs forces, en s'envoyant 
des bombes par dessus les flots indiffé- 
rents du Danube, un obus vint tomber 
et éclater à quelques pas du Prince Ca- 
rol. «Hourrah!» cria joyeux le jeune voé- 
vode, élevant son képi en l'air, un «hour- 
rah» formidable, plus retentissant que le 
grondement des canons jaillit de toutes ces 
poitrines de soldats, tandis que les musi- 



16 



ques du régiment entonnaient Phymne na- 
tional. C'est ainsi que saluaient l'ouverture 
de la guerre, ces troupes qui, huit mois plus 
tard, après des miracles de bravoure, de- 
vaient entrer victorieuses dans l'antique ci- 
tadelle, si pressée de leur lancer les pre- 
mières bombes, et qu'aujourd'hui contem- 
ple triomphant l'aigle de bronze qui pla- 
ne au sommet du monument de l'Indépen- 
dance, élevé, en mémoire de ce jour, au 
centre de la ville de Calafate. 



6. Dessa 



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Lie bateau glisse entre les rives plates, 
ombragées de saulaies. Le clair de lune 
se brise aux crêtes des flots; çà et la sur 
le miroir de l'eau, tremblent des gouttes 
de lumière. A partir de Calafate, le Da- 
nube s'écarte vers l'ouest, découpant une 
courbe profonde dans la terre bulgare, 
jusqu'en face du village de Dessa, d'où il 
reprend sa marche vers l'est. Des mame- 
lons arrondis, espacés, sont rangés en file, 
comme des sentinelles, au large du vaste 
horizon. La nuit est limpide et claire, et 



17 



tant de calme flotte dans l'air, que les feuil- 
les immobiles des saules semblent pétri- 
fiées par un sortilège. C'est ici, parmi les 
collines boisées de Dessa, qu'ont déployé 
leurs tentes, pendant l'été de Tannée 1877, 
les escadrons de l'Olténie, dans l'attente 
de la guerre imminente. Jamais on n'au- 
rait pu trouver, lieu plus propice à inspirer 
l'héroïsme aux âmes de ces hommes qui 
devaient, deux mois plus tard, s'élancer 
poitrine nue dans le feu et la grêle de 
balles, pour la délivrance et la grandeur 
de leur patrie : En bas, près du village, 
les ruines d'une forteresse romaine leur 
racontait l'illustre origine de leur race, tan- 
dis qu'en face d'eux, derrière les bois de 
peupliers et de saules des bords du Da- 
nube, s'étendait la plaine, où, trois cents 
ans auparavant, Michel-le-Brave, ayant brisé 
les flots des armées turques, et, tel un 
ouragan impétueux, dispersé les drapeaux 
verts qui flottaient sur la terre de ses pè- 
res, allait chassant devant lui, jusqu'au 
fond des Gorges des Balkans, la traînée 
sanglante des turbans en lambeaux. 



- 18 — 



7. L/embouehure du dïou. 

Békéte. Tehéléi. 

C'est le point du jour. Les brumes du 
Danube cachent la vue des rives. Les re- 
gards se fatiguent à chercher vainement 
un point d'appui, derrière l'horizon borné 
par les flots, — on croirait voguer au large 
de la mer. 

Mais voici qu'à l'orient un coin de la 
rive s'éclaire, et que s'épand alentour une 
auréole de lumière blanchâtre. Le brouil- 
lard se déchire en trâinées argentées. Len- 
tement, d'un côté et de l'autre, se déploient 
les berges penchées sous les forêts de sau- 
les. Des essaims de canards sauvages bat- 
tent des ailes, au dessus de l'eau, lourde- 
ment. 

Un ruban d'acier, étincelant sous le so- 
leil, coupe les champs, à gauche. C'est le 
Jïou, l'espiègle enfant des montagnes, qui 
roule ses ondes limpides à travers les 
plaines de l'Olténie, s'abîme en mugissant 
dans la cascade de Zaval, et de là, aban- 
donnant son lit embourbé de sable, s'en 
creuse un nouveau, jusqu'en face de l'île 



19 



Copanitza, où il se perd et s'engloutit dans 
les eaux troubles du Danube. 

Nous approchons de Békéte. 

Les claires maisonnettes blanches du 
village apparaissent, l'une après l'autre, der- 
rière le rideau de saules. Elles semblent 
fuir le bord de l'eau, chassées par le souve- 
nir des combats, encore épouvantées par 
ce vent de mort qui si souvent a jeté, d'une 
rive à l'aute, comme un pont de mitraille. 
En face, sur la rive droite, est située Ra- 
hova — port bulgare — autrefois citadelle 
turque, dont les murs, à deux reprises, virent 
flotter victorieux, les drapeaux des com- 
battants roumains : sous Michel-le-Brave, 
en 1595, et sous le Prince Carol, en 1877. 

Les rayons du soleil, obliques, éparpil- 
lent des écailles d'or sur les rides mou- 
vantes de l'eau. Le bateau laisse derrière 
lui une traînée d'écume glauque. La rive 
gauche s'aplatit, ouvrant à nos yeux une 
vue profonde sur les plaines de Romanatzi. 
Voici le scintillant et vaste lac du Potel, 
renommé pour le nombre et la variété de 
ses poissons. Voici Tchéléi, l'ancienne Mal- 
va, capitale de la Dacie Malvense. C'est ici 
que se trouvent les ruines de la ville la 
plus grande et la plus importante de la pé- 



— 20 — 

riode Thracique ; sous ces murs en décom- 
bres sont enterrés les langes de l'enfance 
de notre peuple. Des vases, des statues, 
des monnaies romaines, trouvées dans les ja- 
chères de Malva, viennent dissiper les brouil- 
lards des temps, et tramer sous nos yeux, 
à l'aide de leurs précieux témoignages, les 
commencements de l'histoire de notre race. 
Ici, à Tchéléi, sont encore visibles les restes 
du pont construit sur le Danube par Cons- 
tantin-le-Grand, pour relier la Dacie à la 
Moesie. C'est de la vallée de Malva que part 
«la route de Trajan», large chaussée pavée 
qui s'enfonce dans les montagnes après a- 
voir traversé Romula. Le long de cette an- 
tique route, content les paysans de Tché- 
léi, cheminait autrefois, depuis le Danube jus- 
qu'aux montagnes, le «Prince de la Rosée» 
parles nuits de lune claire. Or, il advint une 
fois, comme il descendait vers la plaine, 
que l'aube le surprit à la place même où 
se trouve aujourd'hui le village de Poto- 
pine ; alors — dit la légende — le soleil, qui 
depuis longtemps le cherchait, n'eut qu'à 
étendre vers lui un de ses rayons, pour 
le boire d'une seule gorgée. Après quoi 
les géants, qui régnaient à Malva se mi- 
rent en route comme un vol de cigognes, 



— 21 — 

et s'en allèrent vers d'autres mystérieuses 
contrées, tandis que derrière eux s'écrou- 
laient d'eux-mêmes les murs de la cité, — 
et tout fut anéanti comme si rien n'avait 
jamais existé. 

Qui sait si dans cette fiction populaire 
ne revit pas un écho affaibli des inva- 
sions dévastatrices devant lesquelles l'em- 
pereur Aurélien, fragile «Prince de la Ro- 
sée», dut trouver plus prudent de retirer 
ses légions hors de la Dacie. 



8. Siliehtioara. 

Lies bois de saules recommencent à vê- 
tir les berges du fleuve, jusqu'ici découver- 
tes. A gauche, sur une verdoyante terrasse, 
on voit se dessiner les rails du chemin de 
fer; plus loin, une église dresse au-dessus 
des arbres ses hautes coupoles étincelantes. 
Nous voici devant la ville de Corabia, sen- 
tinelle danubienne postée entre les collines 
boisées — port important qu'une voie ferrée 
relie au cœur du pays. Un peu en aval se 
trouve le village de Siliehtioara, où fut jeté 
sur le Danube, le pont flottant par lequel 



— 22 — 

l'armée roumaine pénétra dans les plaines 
bulgares, le 20 Août, 1877. Grand et à 
jamais digne de mémoire, restera ce mo- 
ment dans la vie de notre nation. So- 
lennelles et pleines d'une mâle décision é- 
taient les figures hâlées des soldats, rangés 
droits, épaule contre épaule, sur la plaine 
de Silichtioara. Ils sentaient bien qu'en cette 
minute, les regards attentifs et confiants 
de tout un peuple étaient fixés sur eux. 
Ils savaient que dans les plis de leurs dra- 
peaux, ils portaient la gloire d'une nation, 
et son angoisse et son espoir. 

Un peuple nombreux, venu de toutes 
parts, et des prêtres de village, et des no- 
tables de Bucarest, étaient accourus en 
cette plaine pour les voir et pour les bénir. 
Le Prince Carol, parcourant à cheval les 
rangs des soldats, embrassait d'un regard 
d'aigle ses troupes bien aimées: 

«Nous recommençons aujourd'hui les glo- 
rieux combats de nos ancêtres» dit à son 
armée son Prince et Capitaine, brandis- 
sant vers l'orient l'épée des antiques Voé- 
vodes légendaires. 

«Faites donc une fois de plus que l'é- 
tendard roumain flotte avec gloire, sur le 
champ de bataille où, pendant des siècles, 



23 



vos aïeux furent les défenseurs de la foi et 
de la liberté. 

«En avant donc, soldats roumains, mar- 
chez avec vaillance; et le jour est proche 
où vous rentrerez, couverts des applaudis- 
sements de toute la nation, dans vos foyers, 
dans votre pays, libre enfin, grâce à vos 
efforts ! » 

Un hourrah formidable, retentissant, s'é- 
chappe des milliers de poitrines. Et le pont 
est noir de joyeux soldats qui, leur Prince 
à leur tête, marchent en chantant vers les 
plaines de la mort; ils vont montrer au 
monde une fois de plus, l'impérissable vertu 
de la Roumanie, et ses droits sacrés à la 
vie et à la liberté. Depuis quand le Da- 
nube n'avait plus vu flotter au dessus de 
ses ondes, les drapeaux de cette nation! 
Le vieux fleuve tressaille aux chants des 
soldats, comme un tendre père à la voix 
du plus aimé, de l'élu parmi les enfants. 
La foule les suit d'un long regard ému, 
jusqu'au moment où Ton ne voit plus rien 
qu'un obscur nuage de poussière — sym- 
bole de l'angoisse qui en cette heure, voi- 
lait les destinées du pays. 



— 24 



9. Islaz o o o 

Lie soleil est haut. Tout le ciel est d'un 
bleu éclatant. Les îlots — jardins flottants 
— reflètent dans les ondes leurs saules ar- 
gentés. 

Des prairies, montent des sons de cla- 
rines, et de flûtes modulant des doïné 1 ). 
L'air tiède fleure une douce odeur de mé- 
lilot et de foin Sur les collines, au loin, 
les étroites bandes de terre ensemencée 
semblent des tapis étalés au soleil. Le long 
de la rive gauche s'enchaînent les villages 
à la file; — maisonnettes blotties à l'om- 
bre, chaumières aux toits de roseaux, ayant 
toutes un air d'humilité, de crainte, comme 
si elles étaient prêtes à prendre la fuite. 
Rien de l'imposante grandeur des châteaux 
des bords du Rhin. C'est que là-bas, des 
siècles de paix et de sécurité ont permis 
à l'homme d'attacher sa vie, ainsi que celle 
de ses descendants, à un même loyer, à 
un même coin de terre, tandis que la val- 
lée du Danube a sans cesse été ravagée 
par les guerres et les invasions des bar- 



*) Doïne = chanson populaire. 



— 25 — 

bares. Pendant des centaines d'années, des 
ouragans de races affamées et dévasta- 
trices ont fait rage dans ces contrées; et 
sur leur passage, seuls des monceaux de 
cendres marquaient encore la place où s'éle- 
vaient les villages et les fermes. Qui aurait 
pu songer à bâtir d'impérissables édifi- 
ces, sur une terre aussi incertaine du len- 
demain ? C'est aujourd'hui, à peine, qu'une 
vie stable commence à s'instaurer au long 
de ce littoral Danubien, si souvent éprouvé, 
tant par le feu que par l'eau, et par l'enlise- 
ment des vagues mouvantes de sable poussé 
par les vents. 

Nous passons devant Islaz, grand et beau 
village, presque un bourg, situé au point 
où l'Oit se jette dans le Danube. C'est ici 
que se fit la bénédiction des drapeaux à 
la Révolution de 1848. C'est ici que se réu- 
nirent d'abord, pour haranguer le peuple, 
les chefs de ce mouvement: Eliadé, Ma- 
ghérou, Tell, et les frères Golescou. Hors 
de la ville, dans la plaine de Trajan, nom- 
mée depuis «Plaine de la Régénération», on 
voyait briller sur l'autel entouré de cierges 
allumés, la Croix et l'Evangile — symboles 
de sacrifice et de rédemption. Le peuple 
agenouillé, les chants des prêtres couverts 



- 26 — 

de leurs vêtements sacerdotaux, la clarté 
tremblante des cierges brûlant au grand 
jour, le tintement des encensoirs dont la 
fumée montait vers le ciel, tout contribuait 
à prêter à cette heure une grandeur étran- 
gement émouvante et sacrée. Les cœurs 
battaient plus fort: un sentiment nouveau, 
élevé, fait de piété et de foi, pénétrait cette 
foule. Tous se sentaient meilleurs, plus forts, 
prêts à tous les sacrifices, fraternellement 
unis dans une même pensée. Un soleil nou- 
veau s'était levé au ciel en cette journée 
du 9 Juin. Belles et inoubliables furent les 
paroles inspirées que prononça alors, dans 
le pieux silence du peuple, le Pope Chapka, 
de Tchélei. 

«Dieu de puissance et de justice, vois 
ton peuple agenouillé devant ton Evan- 
gile et ta Croix. Il ne demande rien d'au- 
tre que ta justice: écoute sa prière, et que 
ta bénédiction lui soit accordée. Donne la 
force à son bras, et tes ennemis périront. 
Verse dans son sein le courage; dans son 
cœur la confiance, et dans son esprit la 
droiture. Dieu de lumière! Toi qui fis au- 
trefois surgir dans le désert la colonne de 
feu marchant devant Moise, ordonne en- 
core une fois à ton ange de descendre par- 



— 27 — 

mi nous, et de nous guider dans ta voie. 
Du haut des deux, bénis nos étendards, 
couronnés de la croix de Ton Fils; fais- 
les se déployer sur la voie de la justice 
et de la gloire.» 

Le nom de ce prêtre au grand cœur, en- 
flammé d'amour pour sa patrie, est resté 
Hé au mouvement régénérateur de 1848, 
et les paysans d'Islaz le nomment volon- 
tiers dans leurs chansons : 

«Longue vie au Pope Schapka 
Qui des corvées nous délivra: 
Longue vie aux Goleschti tous trois, 
Oui à chacun donnèrent un toit!». 

De même est resté à jamais lié aux vic- 
toires de Michel-le-Brave, le nom d'un autre 
prêtre de POlténie, le Pope Stoïca de Far- 
cache, que le peuple chante aussi : 

«Dans la vigne chante une alouette; 
J'ai cru qu'elle a chanté pour moi, 
Mais elle chante pour le pope Farcache T 
Celui qui fait des sauts de sept pas, 
Et qui, sortant de dire sa messe 
Occit les Turcs par mille et cents». 

Et dans tous les grands moments de 



— 28 — 



danger, et tous les événements marquants 
de l'histoire de notre peuple, nous trouvons 
invariable ce mélange du temporel et du 
spirituel — l'immuable et profonde union 
entre l'épée et la croix. 



10. Tournou-JVIagourélé 

Ici commencent à se déployer les riches 
champs de blé, les infinis guérets de Té- 
léorman, une des régions les plus fécon- 
des du pays. Une brise légère souffle à 
peine au-dessus des blés mûrs. La vaste 
forêt d'épis ondoie en vagues étincelantes. 
Au midi, sous un fourré de saules, appa- 
raît l'Oit, Il avance lentement, lourd, silen- 
cieux. Arrivé devant le Danube, il se di- 
vise en deux bras, comme s'il voulait en- 
core un instant s'appuyer contre la poitrine 
du dernier îlot, avant de se jeter dans le 
grand fleuve. De l'autre côté accourt l'Os- 
ma, venant des forêts des Balkans. On a 
l'illusion, à ce carrefour de fleuves, que 
l'Oit, après avoir vaillamment fendu les 
on des impétueuses du Danube, pénètre jus- 
qu'à l'autre bord, au rivage pierreux de 



— 29 — 

la Bulgarie, pour y continuer sa route en 
longeant les murs de Nicopolis. 

Nous voici en face du port de Tournou- 
Magourélé. La ville est placée un peu en 
retraite, sur la terrasse étalée entre le Da- 
nube et l'Oit. Dans cette prairie s'élevait 
autrefois l'ancienne ville de Turris, d'où 
l'on transportait, en remontant le cours de 
l'Oit, les vivres destinées à l'armée que le 
vainqueur de la Dacie avait déployée au- 
delà du rempart des Carpathes De cette 
Tour de Trajan, il ne subsiste aujourd'hui 
qu'un monceau de terre. C'est par ici 
que s'ouvrirent un gué les armées turques, 
dont la marée engloutissante vint se heur- 
ter, pendant des siècles, comme à un mur 
inébranlable, contre les poitrines endur- 
cies des Roumains. Ces lieux ont contem- 
plé dans leurs combats, les plus grands 
et les plus glorieux de nos voévodes: Mir- 
tcha-le-Grand, Vlad-Tzépesch, Radou-d'A- 
foumatz, et Michel-le-Brave, lequel atten- 
dait que l'hiver lui eût jeté un pont de 
glace sur le Danube, pour fondre comme 
un ouragan sur les troupes musulmanes: 
après quoi, ayant bouleversé l'ennemi plu- 
tôt par la fougue que par la force, il lui 
restait à prendre et à assujettir toutes les 



- 30 — 

forteresses turques depuis les marécages 
de l'Osma jusqu'aux flots de la mer. Et 
c'est encore par ici, par ces routes si sou- 
vent arrosées de sang que voilà aujourd'- 
hui vingt-cinq ans, sont revenues des plaines 
bulgares, nos troupes victorieuses. Les 
rangs étaient éclaircis, et criblés de balles 
étaient les drapeaux; mais sur les faces 
hâves et pous sièreuses de ces braves qui 
avaient vu la mort de si près, brillait com- 
me une lumière divine; tout le monde sur 
leur passage, se découvrait respectueu- 
sement, des balcons, le long des rues, les 
fleurs pleuvaient sur eux; et tous les yeux, 
en les regardant, se mouillaient de larmes: 
larmes d'amour, de reconnaissance, d'ad- 
miration. Car ils rapportaient avec eux, 
des redoutes de Grivitza et de Plevna, 
les trophées les plus grandioses et les plus 
précieux dont se soit jamais enorgueilli 
une armée victorieuse: la gloire et l'indé- 
pendance de la patrie. 



— 31 



11. Zimniteha 

Il fait chaud — l'air brûle, d'une lour- 
deur accablante L'hélice du bateau vanne 
des pierres précieuses, sous l'ardeur du 
soleil. Les rives verdoyantes s'enfuient der- 
rière nous, les îlots semblent tourner sur 
place. En face de l'île de Berzina, s'étale 
sur la rive gauche le grand étang de Sou- 
haia, qui part des fourrés de joncs du 
village de Vînatorii, et s'étend sur une 
longueur de plus de vingt kilomètres, jus- 
qu'au plateau où s'élève la ville de Zim- 
niteha, — ancien et riche dépôt de céréa- 
les — capitale du district de Téléorman, 
il y a soixante ans, alors qu'on avait dé- 
crété, pour la défense du pays et la sûreté 
des quarantaines, que les villes des bords 
du Danube serviraient de résidence à l'ad- 
ministration départementale. 

Dans la plaine qui se déploie vers l'Est, 
jusqu'à Rousca-Lounga, se trouvait autrefois 
l'ancienne citadelle de Zimniteha, dont on 
ne voit plus aujourd'hui que les retranche- 
ments. On y trouve enterrés des frag- 
ments d'os, des urnes de terre remplies 
de cendre, des bijoux et des débris d'or- 



— 32 — 

nements féminins, du temps desDaces. Cet- 
endroit — le plus important cimetière anti- 
que qu'on ait découvert chez nous, est en- 
core aujourd'hui appelé par les paysans : 
«Le champ des Morts». Plus loin, sur les 
collines aux pentes douces, au long des 
rivages, s'étalent au soleil des champs de 
blé et de lin bleu. 

Sur la rive droite, haute, escarpée et 
sèche, c'est Sistov, petit port bulgare. De 
vieilles petites maisons, s'appuyant les unes 
aux autres, et de guingois sous leurs toits 
de tuiles, ont l'air de vieillards qui se ra- 
content des aventures pleines de tristesse 
et d'épouvante. Le Danube s'élargit. A gau- 
che, la rive s'abaisse, ouvrant un horizon 
infini sur les plaines et les pâturages du dis- 
trict de Vlaschka. Les villages ont fui devant 
les inondations, pour s'établir sur les collines 
éloignées. Les eaux fument de chaleur. Des 
sombres fourrés de saules s'envolent les pou- 
les d'eau et les oies sauvages, attirées par le 
soleil. Bécassines aux tons bleuâtres, et bé- 
casses au bec long et mince, se promè- 
nent sans crainte autour du bateau. Len- 
tement, au dessus de nos têtes, les pélicans 
goitreux battent des ailes. Devant nous, 
dans le lointain, s'estompent entre le ciel 



- 33 



et l'eau, les minarets de Roustchouk — 
autrefois citadelle turque; aujourd'hui, im- 
portante ville bulgare, qui empiète sur le 
Danube par une étroite langue de terrain. 



12. Giourgiou. 

Calougaréni. 

f4ous voici devant la ville de Giour- 
giou. Les rives s'élargissent. Des hautes 
cheminées d'usine s'échappent en bouil- 
lonnant des volutes de fumée noire qui se 
dissipent mollement à l'horizon illimité. Le 
Danube large, calme, prend l'aspect d'un 
beau lac que dorent les rayons du soleil. 
Une plaine unie, verdoyante surgit au mi- 
lieu de l'eau: c'est l'îlot de Saint-Georges, 
où s'élevait autrefois un imposant château 
construit par les génois, les maîtres de la 
mer il y a mille ans. En face de cet îlot, s'é- 
tend sur la plaine de gauche la ville de 
Giourgiou — sentinelle de la capitale postée 
sur le Danube — l'ancienne citadelle, si sou- 
vent bouleversée, qui fut assujettie tan- 
tôt par les Roumains et tantôt par les 
Turcs, vaincue et mise en flammes tantôt 

3 



34 — 



par les uns et tantôt par les autres, et qui, 
jusqu'au début de ce siècle, ne put savoir 
quel Dieu prier, à qui ni en quelle lan- 
gue redire ses souffrances... Quatorze fois 
en cinq cents ans, elle a vu ses églises 
transformées en mosquées; et les chrétiens 
devaient se cacher dans les caves pour 
prier selon leur foi. 

C'est ici que voilà trois cents ans s'est 
fait construire un pont sur le Danube le 
vieux, l'invincible Sinan-Pacha, effroi de la 
chrétienté. Il s'avançait en grande pompe, 
et suivi d'une armée innombrable; car il 
avait décidé de détruire, une fois pour toutes, 
les digues roumaines du pied des Carpa- 
thes, cette nichée de héros qui depuis si 
longtemps, se tenaient, vigilantes sentinel- 
les, aux portes de l'Europe occidentale, 
et empêchaient la puissance du croissant d'é- 
tendre plus loin ses flots envahisseurs. Mais 
en ces temps-là, pour le bonheur de notre 
nation, régnait sur la terre roumaine Mi- 
cheUe-Brave, l'une des figures les plus hé- 
roïques de l'histoire de l'humanité. Or donc, 
ayant vu le déluge de troupes qui s'avan- 
çait contre lui, et s'étant dit qu'une ba- 
taille rangée était impossible, il se retira 
à quelques heures de Giourgiou, dans la 



— 35 — 

vallée du Néajlov, au lieu nommé «/e gué 
de Calougarénî» . La route de Bucarest pas- 
sait, en ce point entre deux collines re- 
vêtues de forêts. La vallée était étroite et 
marécageuse; à l'entrée se trouvait un pont 
de bois d'une certaine longueur, qui pas- 
sait par-dessus les bourbiers du Néajlov. 
Michel franchit ce pont, et s'établit dans 
le défilé comme dans une citadelle. Peu 
nombreux étaient ses soldats, mais vail- 
lants, éprouvés dans les combats, brûlants 
d'amour pour leur patrie, et tous décidés 
à vendre chèrement leur vie. Distribués 
en troupes de mille hommes, ils attendaient 
l'ennemi, tout en calculant leurs coups pro- 
chains. Le quatrième jour, vers l'heure de 
midi, les veilleurs postés sur les collines 
aperçurent du côté de Giourgiou, un grand 
nuage de poussière qui obscurcissait l'ho- 
rizon. A la tombée du soir, l'armée du 
grand vizir, dix fois plus nombreuse que 
celle de Michel, était rangée à l'issue du 
gué, à l'autre bout du pont. Embusqués 
dans les profondeurs des forêts, les Rou- 
mains mesuraient l'ennemi qu'ils auraient à 
affronter le lendemain. Ils passèrent la nuit 
en devisant autour du feu. 

A la fine pointe du jour, tous étaient 



36 — 



debout, impatients, prêts pour le combat. 
La grandeur même du danger les aiguil- 
lonnait. Michel se promenait parmi eux. Son 
regard et ses paroles inspiraient la con- 
fiance aux âmes, la vigueur aux bras. «Cou- 
rage, mes enfants! ne perdez pas un seul 
coup! Songez que de votre bravoure dé- 
pendent aujourd'hui les destinées du pays, 
la gloire et l'avenir de notre race!»... 

Terrible fut le combat, et que de sang 
fut versé avant que soit décidée la vic- 
toire de cette journée! Trois fois se heur- 
tèrent les deux armées, de plus en plus 
emportées et furieuses. Trois fois les intré- 
pides colonnes de Michel se ruent de l'au- 
tre côté du pont et se taillent un chemin 
à coup de glaive, à travers les masses 
profondes et épaisses de Sinan. Cependant, 
étouffés par l'écrasante multitude de l'enne- 
mi qui semble augmenter à mesure qu'on 
l'abat, les Roumains se retirent, sans hâte 
et en bon ordre, jusqu'au défilé où les Turcs 
n'osent pas encore pénétrer. Le soleil des- 
cend vers l'occident. On voit, à travers les 
arbres, des soldats bander hâtivement leurs 
blessures, impatients de courir faire à leur 
patrie le sacrifice de leur dernière goutte 



— 37 - 

de sang. Mais dans la vallée les turbans 
fourmillent. Sinan se prépare à traverser le 
pont, et à s'avancer avec son armée entière. 
C'est l'instant d'angoisse suprême. Mais 
voici qu'en cette heure, arrive au camp 
roumain une troupe de trois cents fusiliers 
venus de l'Ardéal. Cet auxiliaire, survenu au 
bon moment, est accueilli comme un pré- 
sage divin. Maintenant, il n'y a plus une se- 
conde à perdre. Michel reforme rapidement 
ses rangs, se met à la tête de ses cava- 
liers, saisit une hache aux mains d'un 
soldat, et, se signant, éperonne son che- 
val. Un long frémissement, comme une ra- 
fale soudaine, ébranle alors la forêt. Les 
Turcs avaient eu le temps de faire passer 
le pont à leurs premières colonnes. Michel 
s'élance, intrépide, dans les rangs ennemis, 
et tournoyant sur lui-même, s'ouvre à l'aide 
de son bras et de sa monture, un passage 
à travers la multitude épouvantée; d'un seul 
de ses fameux coups de gaucher, il tranche 
la tête de Caraïman-Pacha, et disperse, 
suivi des siens, les lignes ennemies rom- 
pues et déroutées par l'impétuosité de l'at- 
taque. Sinan, bouillant de fureur, met en 
mouvement le gros de son armée et fran- 
chit enfin le pont. Michel feint de reculer, 



— 38 — 

et le laisse s'avancer quelque peu dans le 
défilé, où l'ennemi, ne pouvant se déployer, 
n'est plus aussi dangereux. Les Turcs sont 
près de se croire vainqueurs, lorsqu'ils se 
voient tout- à-coup heurtés de face par l'ar- 
mée enflammée de Michel. La violence et 
surtout la rapidité de cet assaut inattendu 
les arrête sur place; les coups qui pieu vent 
comme grêle, les aveuglent. Les cris des 
premiers rangs portent la terreur dans les 
âmes de ceux qui viennent derrière. Le 
massacre s'acharne, devient un corps-à- 
corps effréné. Les yeux lancent des étin- 
celles, et de part et d'autre, les cœurs s'ex- 
aspèrent. Le foudroyant Voévode s'en- 
fonce au cœur de la mêlée, laissant sur 
son passage une traînée de cadavres; ses 
soldats, quand leur épée se brise, frappent 
à mort avec les tronçons. Ils avancent sans 
répit, brisant rang sur rang, semant l'épou- 
vante et la déroute dans l'armée païenne 
qui commence à reculer et à se débander. 
Les dernières lignes, se voyant refoulées 
vers le pont, prennent la fuite. Sinan s'é- 
lance pour les rallier: Il hurle, il blasphème 
et cogne sur les lâches avec sa massue de 
fer. Mais le cri de la mort résonne plus 
haut que sa voix. L'armée du vizir est en 



— 39 - 

pleine débâcle, comme sous la ruée d'un 
ouragan. Les Roumains frappent à l'aveu- 
glette; crânes et côtes défoncés craquent 
écrasés sous les pieds des chevaux. Les 
troupes, affollées de terreur, cherchent à 
se sauver par la fuite, les lâches entraî- 
nant les héros. Au pont s'écrasent pour 
passer à la fois, hommes, canons et che- 
vaux. Le tumulte et la mêlée sont tels, 
qu'on ne sait plus de quel côté courir. Tout 
le monde commande, personne n'obéit. 
Les uns meurent, étouftés par la bous- 
culade, d'autres se précipitent dans le ma- 
récage. Sinan, culbuté, tombe à bas du pont 
et se brise les dents, — un de ses soldats 
lui sauve la vie en l'emportant sur son dos. 
Soldats et pachas tuient tous ensemble, lais- 
sant armes et drapeaux aux mains des 
Roumains, qui les pourchassent en cog- 
nant ferme sur les fuyards, — jusqu'à ce que 
la nuit vienne étendre la protection de ses 
ténèbres sur les derniers débris delà grande 
armée de Sinan. Michel s'en retourne chargé 
de trophées. Les étoiles scintillent au des- 
sus des mares de sang. Le vieux, le san- 
guinaire vizir se lamente sous sa tente, en 
lacérant ses vêtements. Affollé, n'y com- 
prenant plus rien, hébété de douleur, il 



— 40 — 

gémit en branlant la tête; Allah! allah!... 
et tandis que ses spahis, encore tremblants, 
sont tapis dans les bruyères, du camp des 
Roumains, s'élèvent dans le silence de la 
nuit, des chants victorieux. 



13. Entre nos rives. 

PL partir de Giourgiou, nous descen- 
dons le cours du fleuve, parmi une large 
allée de saules. Le Danube se creuse un lit 
tout droit, pareil à un canal. Tout contre 
les rives se meuvent lentement de lourds 
radeaux chargés de bois de charpente. 
Des nuages blancs, déchiquetés, flottent 
dans le bleu du ciel. Le crépuscule tombe. 
A gauche, dans le rideau de saules, s'ou- 
vre comme un portail par où s'avance, tran- 
quille, l'Argesch. Ici, à cet angle de ren- 
contre des cours d'eau, s'élève, sur les rui- 
nes de «Constantiola» — l'ancienne citadelle 
construite par Constantin-le-Grand — la pe- 
tite ville d'Olténitza, port de commerce du 
district d'Ilfov. Les rives commencent à 
s'aplanir. D'un côté et de l'autre, le sol s'é- 
tale désert et uni, comme une nappe d'eau. 



— 41 - 

Au loin, vers le midi les pics des Balkans 
s'estompent dans une lumière rougeâtre. 
Nous faisons halte un moment à Silistra, 
port bulgare. A partir d'ici, depuis l'ancien 
fort d'Arab-Tabia, les deux rives nous sont 
également chères. A droite, commencent à 
se déployer les plaines ondulées de la Do- 
brodjaj à gauche, la steppe infinie du Ba- 




ragan, qui a vu Alexandre de Macédoine 
poussant ses phalanges à la poursuite des 
Gètes épouvantés, et Mirtchea-le-Grand, le 
vainqueur de Rovine, chassant hors des 
frontières roumaines l'armée en déroute du 
présomptueux Sultan Bayazet-l'Eclair. C'est 
d'ici que part le plus grand bras du Da- 
nube — le canal de Bortscha — qui passe 



42 



devant la ville de Calarasch, prend ensuite 
vers le nord, et coule, sur une longueur de 
de cent kilomètres, entre le désert à jamais 
assoiffé du Baragan, et les pâturages hu- 
mides de l'île de Balta. 

La nuit descend, silencieuse, vaste, so- 
lennelle. Innombrables, les étoiles s'allu- 
ment au fond de l'eau et tremblent sur les 
vagues. Sous la caresse mvstérieuse de la 
lune, le Danube, couché parmi les forêts, 
le Danube semble rêver. 

Que de choses, Seigneur, notre Danube 
a vues, et que de choses il sait ! S'il pou- 
vait seulement les raconter toutes ! Déjà 
dans les temps indéchiffrés, alors que la 
terre n'avait pas encore parqué ses nations 
dans des frontières définies, les peuples ac- 
couraient en essaims vers ses rives allé- 
chantes. Et pas de puissant empereur que 
n'ait poussé ici ses rêves de conquête. Pas 
un coin de terre où n'aient pénétré la re- 
nommée du «bel Ister» et les merveilleuses 
légendes de ce fleuve enchanteur, que tant 
de tribus invoquaient dans leurs prières, 
et dont les flots, — dit Sophocle — avaient, 
selon la croyance des anciens, le don de 
laver de tout péché ceux qui s'y baignaient. 
Au long de ce torrent grandiose, qui coupe 



43 



l'Europe en deux, s'écoula le déluge 
des barbares, les hordes sauvages venues 
des déserts du nord et du levant; — - d'an- 
ciens peuples ont disparu tandis que d'au- 
tres poussaient des rejetons et s'élevaient 
sur leurs débris, — et de toutes les parties 
du monde, les rois ont précipité ici leurs 
troupes belliqueuses, dont les exploits fi- 
rent poindre et s'ébaucher les plus grands 
événements de l'histoire de l'humanité. On 
demeure stupéfait à revoir en pensée com- 
bien de peuples se sont rués sur les rives 
du Danube, et combien de fronts couron- 
nés se sont mirés dans ses flots, depuis 
Darius jusqu'au Prince Carol! 

Au cours de sa route, longue de trois 
mille kilomètres, le Danube arrose trois empi- 
res, six royaumes, et deux principautés; il 
donne la vie à trente villes, dont trois ca- 
pitales; il absorbe cent vingt rivières, perce 
deux chaînes de montagnes, et dans sa 
marche triomphale vers la mer, il entend 
chanter sa gloire en six langues; mais 
la doïna, l'émouvante et profonde doina 
roumaine le ravit à un tel point, qu'il 
cède à ce pays la plus belle et la plus 
riche moitié du domaine de ses flots. Et 
jamais on n'eût pu rêver un don plus 



— 44 — 

précieux et plus bienfaisant pour notre 
patrie , cette terre toujours convoitée par 
de puissants voisins, ce but de tant de 
rêves accapareurs, cette princesse de contes 
de fées — «Iléana Cosinzéana» — placée par 
le sort sur le chemin des fougueux dragons 
amoureux de sa beauté : Le Danube est 
la ceinture magique qui étreint le noble 
corps de cette vierge, et pétrifie subite- 
ment les bras ennemis tendus pour le 
saisir. 



14. Lie pont sur le Danube. 

|4ous approchons de Tchernavoda. De- 
vant nous se dresse, blanc, éblouissant, 
sous la clarté de la lune, le pont «Carol L r ». 
Dans le calme de la nuit, sous le ciel 
étoile et limpide, la puissance et la beauté 
de cette forme tangible du génie roumain 
nous donnent l'illusion d'être dans un mon- 
de de merveilles, devant un de ces ponts 
magiques «en argent fin» dont nous par- 
laient les contes de notre enfance. Les 
culées en pierre de taille sont si distantes 
les unes des autres, et d'une telle hauteur 



— 45 — 




U 



46 



que tout le gigantesque entrelacs de fer 
semble flotter en l'air, léger comme une 
dentelle. Désormais sont réunies à jamais 
les deux rives, sous la maîtrise de Pim- 
mortel arc de triomphe consacré au vieux 
Danube par ce peuple qui, tant de siè- 
cles, a lutté ensemble avec lui, et tant de 
fois a mêlé son sang à ses ondes, pour 
sauvegarder la civilisation occidentale. La 
Dobrodja, notre antique Dobrodja dont le 
sol est un inépuisable trésor de souvenirs 
historiques, s'éveille à une vie nouvelle, a- 
près un sommeil de cinq cents ans sous le 
joug étranger. Un prince est venu, aussi bra- 
ve que ce Mirtcha, qui en fit autrefois la cou- 
quête; il est venu, et d'un coup d'épée, 
a brisé sa châine d'esclavage. Aujourd'hui, 
la Roumanie étend vers elle, par dessus 
les flots du Danube, de puissants bras de 
fer, et la pressant, pleine d'amour, sur son 
sein, elle regarde, fière et confiante, lar- 
ges ouvertes devant elle les portes de l'O- 
rient et la route infinie des mers. 

Nous nous arrêtons quelques minutes à 
Tchernavoda, port situé dans l'échancrure 
de la rive droite, au bord de cet antique 
lit par où, il y a mille ans, le Danube se 
creusait une route plus courte vers la mer. 



— 47 




Extrémité du Pont dans la Dobrodja 



— 48 



La nuit est si lumineuse qu'on dirait le 
plein jour. Etincelants, silencieux, les flots 
se poussent l'un l'autre doucement. Au- 
dessus d'eux, la voie lactée « le chemin 
de Trajan» comme dit le peuple, blanche, 
éclaboussée d'étoiles, semble un reflet du 
Danube sur le ciel. De sur le pont du ba- 
teau je regarde rêveur en arrière, vers le 
soldat de bronze, gardien éternel du pont, 
du côté de la mer. 

Entre les deux rives, au-dessus du vieux 
fleuve, les hardies arcades de fer s'éploient 
comme des ailes gigantesques prêtes à un 
vol triomphant, qui semble figurer à notre 
imagination l'élan et les espérances de no- 
tre patrie. 



15. Braila 



o o -o 



Lie jour commence à poindre. Les arbres 
percent le rideau de brume, la terre surgit 
hors de ses langes et déploie des horizons de 
plus en plus limpides, de plus en plus vas- 
tes. Devant le port de Hirschova, situé sur 
la rive droite, au pied d'une colline, viennent 



— 49 - 

se confondre les deux bras du Danube. 
Un peu plus loin, en aval de l'îlot de la 
«Grande Oie» la Ialomitza, coupant à tra- 
vers champs, déroule vers nous, venant de 
l'ouest, ses ondes lentes et jaunâtres, — 
quatrième messager descendu de l'empire de 
nos Carpathes. A son arrivée, le Danube se 
trouble, comme pénétré d'un désir profond. 
Combien il était jeune et triomphant alors 
qu'il bataillait contre les rochers, pour se 
faire une place au soleil! Combien lui était 
doux le frémissement des forêts assombries! 
Un monde entier de souvenirs le rappelle en 
arrière. Ses flots s'éparpillent et s'échevèlent, 
comme les brins d'une corde détordue; les 
uns courant vers l'orient et les collines de 
la Dobrodja emmitouflées de brumes; les 
autres déviant à l'occident, vers le rempart 
des Carpathes, comme si, désireux des hau- 
teurs, ils cherchaient à rencontrer de nou- 
veau sur leur route, ces belles montagnes 
contre lesquelles ils luttèrent autrefois, et 
qu'ils ont quittées, vaincues. 

Une vaste lande, striée de fondières, 
trouée de mares, s'étend entre les deux 
bras du fleuve qui parcourt ainsi écartelé, 
une longueur de soixante kilomètres. Epais- 
ses comme des brosses, des touffes de 



— 50 — 

longs roseaux cachent les flaques d'eau. Le 
soleil se lève lentement derrière les collines 
de Matchine. Au loin, les vallées fument. 
Derrière nous, sur le miroir uni de l'eau, 
des moires frémissent, rouges et bleues. 
Des forêts de saules séculaires obscurcis- 
sent les rivages. Nous entrons dans un ca- 
nal tout droit; des deux côtés, les arbres à 
la file, comme dans une avenue, se reflè- 
tent renversés dans l'eau. Des nuées d'étour- 
neaux semblent tamisées dans l'air comme 
une poussière grisâtre. Lentement le rideau 
d'arbres s'écarte, ouvrant à nos yeux un 
spectacle des plus enchanteurs: Au fond, 
sur une haute colline, en face des sommets 
bleuâtres de la Dobrodja, se déploie dans 
toute sa magnificence une des plus belles 
villes de notre pays, Braïla, l'ancienne Proï- 
lava. Les coupoles des églises scintillent aux 
rayons du matin comme des globes de 
cristal. Arrivé ici, on voit l'horizon s'élar- 
gir, s'éclairer de toutes parts. Nous avons 
l'impression d'être sur le Bosphore, à l'en- 
trée de Constantinople. Le Danube, à grand 
tumulte, rejoint ses deux bras. Les vagues 
que soulève l'hélice du bateau s'enfuient 
en arrière, épouvantées, et vont se briser 
contre le rivage. De tous côtés, on entend 



— 51 — 

des sifflements: des centaines de drapeaux 
flottent au vent; à l'issue du port s'élève 
une véritable forêt de mâts. Au long du 
quai, les radeaux à la file chargent et dé- 
chargent les marchandises sans répit. Des 
milliers de bras s'activent dans la hâte du 
travail matinal. Ce sont des monticules de 
grains de maïs qu'on vanne à la pelle; du 



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Socecù 



Aux Docks 



charbon, des pierres de taille, de lourds 
ballots qui roulent avec fracas le long des 
conduits de bois. Au-dessus de cette four- 
milière d'ouvriers, sur la colline couchée le 
long du Danube, s'élève la ville avec ses rues 
larges et droites, ses beaux jardins, ses 



— 52 — 



ce 




constructions grandioses qui lui donnent 
Paspect d'une capitale occidentale. A une 
portée de fusil environ, a partir de l'octroi 
du sud de la ville, on se trouve dans le 
parc dit du «Monument», véritable forêt, 
au milieu de laquelle se dresse, sur un mon- 
ticule entre quatre canons, une pyramide 
en pierre dont les inscriptions rappellent 
qu'en 1828, la forteresse de Braïla fut ar- 
rachée à la domination turque et pour tou- 
jours rendue à la Roumanie. 

Un peu plus loin on rencontre la sta- 
tion balnéaire renommée: «Lacoul-Sarat» 
(le lac Salé). 11 n'y a pas trente ans, on ne 
voyait ici qu'une plaine déserte, où seuls 
les buffles se vautraient, pendant l'ardeur 
du jour, dans la fraîcheur de la fange sa- 
lée. Aujourd'hui, c'est toute une petite ville 
avec jardins, hôtels, établissement de bains, 
qui s'élève au milieu de cette steppe sa- 
blonneuse, au bord du lac dont la boue 
noire — vraie source de guérisons miracu- 
leuses, — attire pendant l'été des milliers 
de malades venus des quatre coins du pays. 

Que de tourments et de rudes épreuves 
n'eut-elle pas à surmonter, au cours des 
temps, cette ville de Braïla! Postée là, au 
seuil le plus infesté de dangers et le plus 



54 — 



difficile à défendre de tout le pays elle 
dut voir, elle aussi, comme la plupart de 
nos villes riveraines du Danube, ses por- 
tes plus d'une fois enfoncées par les bom- 
bes ennemies et ses églises incendiées, tandis 
que les drapeaux verts des païens flottaient 
sur ses murs arrosés du sang de ses fils 
intrépides. Aujourd'hui, après tant de lut- 
tes et de souffrances, une autre Braïla, libre, 
fière, éclatante s'épanouit sur ces antiques 
ruines; une ville nouvelle» animée d'une 
vigueur nouvelle, dresse vers le ciel ses 
gigantesques cheminées d'usines: étendards 
de paix, de travail et de progrès. 



16. Galatz; o o o 

]xous repartons. Les rives droites et pla- 
tes s'enfuient derrière nous. Une poussière 
d'or impalpable plane sous le ciel bleu, à 
l'horizon noyé de soleil. Au loin, à l'est, 
les collines dénudées et roses de Matchine 
semblent être de flamme. Un rempart de 
terre, allongé obliquement devant nous, 
cache à nos yeux la vue de Galatz. 

A gauche, coupant le rivage nu et dé- 



55 




56 



primé, s'avance, tranquille, le riche Sireth, 
puissant faisceau où viennent converger 
tous les cours d'eau de la Moldavie. Au- 
cune des rivières qui traversent notre pays 
n'absorbe dans ses ondes autant d'affluents. 
Vu sur une carte, le Sireth semble un ar- 
bre géant couché tout le long de la Mol- 
davie, qui aurait ses racines dans le Da- 
nube et ses branches, écartées, entoncées 
aux fentes des montagnes. Infatigable char- 




r v 



rieur, c'est lui qui apporte aux vaisseaux 
leurs mâts et qui comble les ports du Da- 
nube de toutes les richesses de nos forêts 
lointaines. Jour et nuit, pendant l'été, ré- 
sonnent dans ses belles vallées les doïnés 
des maîtres-flotteurs. 

Ici se déroule à nos yeux en son en- 



— 57 — 

tier l'éblouissant panorama de Galatz. Nous 
glissons lentement le long des casernes. 
Dans le port des centaines de vaisseaux 
sont à l'ancre. On se croirait dans une 
ville sur pilotis. 

Car toute la ceinture du quai c'est une 
mêlée, une effervescence, une babel de 
langues. 

Etrange, l'impression de ces premiers 
pas sur terre ferme, après tant de jours 
de navigation. Il me semble que la terre 
oscille, se balance avec moi. 

C'est ici, dans la partie basse de la ville 
que se vannent les trésors, que s'agite tout 
le grand trafic du port. C'est ici que se 
trouvent les usines, les gares, les pêche- 
ries, les docks, avec leur vaste bassin en- 
touré de dépôts pour les céréales et les 
marchandises, aux portes desquels les vais- 
seaux du Danube viennent faire halte, com- 
me une voiture devant le perron. C'est 
ici le cœur de l'ancien Galatz, le célèbre 
port de céréales de la Moldavie «la Ve- 
nise de la Mer Noire» comme la dénom- 
maient autrefois les écrivains étrangers. 
C'est par ici que rentraient dans leur do- 
maine, nos princes rapportant le rescrit 
impérial de Byzance qui les élevait au trône 



58 



du pays. D'ici et du port de Braïla, par- 
taient vers l'Orient les vaisseaux des Turcs 
chargés des denrées qu'ils réquisition- 
naient par la force dans nos fertiles con- 
trées, aux temps où leurs firmans appe- 
laient la Moldavie et la Valachie: les gre- 
niers du Sultan. 

La partie élégante de la ville, le quar- 
tier tranquille, propre et clair de Galatz, 
s'étend sur un plateau élevé entre le Si- 
reth et le Prouth. Plus rien ne rappelle au 
passant les époques d'épouvante et de pil- 
lage qu'a traversées cette ville si grande 
et si pleine de vie. Au centre se pressent 
de hautes constructions riantes, hôtels, ri- 
ches magasins qui vous attirent au pas- 
sage. Plus à l'écart, dans de larges cours, 
à l'ombre des arbres, de vieilles maisons 
aux murs épais et unis, blanchies à la chaux, 
avec fenêtres abritées par des volets, aux 
balcons rouilles où pendent des sarments 
de lierre, de vieilles maisons ont l'air de 
ces vieillards cossus des campagnes qui con- 
servent encore leur costume, leur carac- 
tère et leurs coutumes antiques, inacessi- 
bles aux changements des temps. 

J'erre seul par les rues larges, silencieuses, 
et ensoleillées de la ville, tandis que mes 



— 59 — 

pensées m'emportent parmi les siècles é- 
coulés. Je vois la florissante république de 
Galatz d'avant Dragosch-Voda, (le prince 
Dragosch) décharger sur ses places les tré- 
sors de l'Orient et de l'Occident, parmi 
le tumulte des négociants accourus de tous 
les marchés du monde. Je vois Alexan- 
dre-le-Bon reconduisant Jean, fils de Jean 
Paléologue, empereur de Byzance: un cor- 
tège pompeux, des troupes de musiciens 
et de cavaliers accompagnent jusqu'à son 
navire le jeune hôte impérial, qui plus tard, 
monté sur le trône, se souviendra de la 
belle hospitalité de notre pays, et enverra 
au Voëvode de Moldavie le titre de roi 
et la couronne impériale, ainsi qu'au Mé- 
tropolitain la tiare de patriarche. Je vois 
Pétrou Raresch, ses longs cheveux flot- 
tant sur ses épaules, sa chemise ouverte 
sur la poitrine, agenouillé au bord du Lac 
Bratesch, et raidissant ses bras musculeux 
sur ses filets lourds de poissons: com- 
ment aurait-il pu songer, tandis qu'il pei- 
nait à traîner ses verveux, que des hérauts 
envoyés par tous le pays, le cherchaient 
en grande hâte pour lui apprendre que le 
conseil de Moldavie, réuni à Iassy, l'avait 
élu Voëvode. Et je vois encore les Tar- 



60 



tares et les Turcs pourchassant par les rues 
la foule aveuglée de terreur, foulant aux 
pieds de leurs chevaux, femmes, enfants et 
vieillards ; mettant le feu aux églises, et 
enfonçant leurs lances rougies de sang dans 
les yeux des images saintes. Sous d'épais 
nuages de fumée jaillissent longs et dé- 
chirants, les cris d'épouvante et de dé- 
sespoir. 

Et puis l'horizon s'éclaircit de nouveau. 
Les jours de paix et de travail ouvrent 
leur ère bénie. Les fugitifs retournent à 
leurs foyers. La ville commence à se ra- 
nimer. Une vie nouvelle se trame peu à 
peu sous la domination des gouverneurs 
diligents et sagaces. Et lorsque sur les 
deux rives du Milcov, les voix fraternelles 
entonnent le chant: 

Allons, donnons-nous tous la main, 
Tous ceux qui ont le cœur roumain, 

c'est à la ville de Galatz que nous de- 
vons Costaki Negri, l'un des apôtres les plus 
enflammés de l'union des deux Principautés; 
et lorsqu'ensemble elles élèvent entre leurs 
mains une seule couronne et demandent 



— 61 - 



un prince indigène, c'est encore Galatz qui 
nous donne Alexandre-Jean Couza. 



17. Toulteha. 

«Garde à vous!» et le pont se retire 
avec fracas. La roue heurte violemment 
les vagues, le rivage commence à courir 
devant nous, les maisons semblent tour- 
noyer. De plus en plus lointain, de plus 
en plus vague on distingue le quai plein 
de monde, avec les mouchoirs blancs qui 
flottent comme des ailes de colombe. A 
gauche, un talus argileux et aride nous 
sépare du miroir infini du lac Bratesch, 
le long duquel court la blanche et vieille 
route du Prouth à Réni. A droite, des touf- 
fes de joncs revêtent la rive. De derrière 
les montagnes de la Dobrodja, le soleil 
s'élève dans le brouillard matinal, comme 
une boule de feu. Le Danube s'écarte de 
sa route, comme s'il voulait jeter encore 
un regard — le dernier — vers les plaines 
moldaves, et dans la courbe large qu'il 
décrit sur le sol de la Dobrodja, nous 



- 62 — 

voici passant de nouveau en face de Galatz. 
Cette fois-ci nous voyons toute la ville 
étagée sur la colline, en panorama. Un 
vent froid souffle du nord — c'est la bise 
de Russie. Entre les berges ombragées de 
saules, apparaît le Prouth, aux flots trou- 
bles et limoneux, dernier message que le 
Danube reçoit des Carpathes. A partir 
d'ici, jusqu'à l'embranchement du Tchia- 
tal, la rive gauche n'est plus à nous. 
Nous approchons des montagnes d'Issatcha. 
Leurs sommets chauves, bleuâtres, dessi- 
nent d'anguleux contours sur le bleu du 
ciel; leurs flancs sont revêtus de forêts, et 
au bas, à leurs pieds, s'étendent des prai- 
ries et des vergers. Un petit bras d'eau 
se détache du Danube, et sur sa rive en 
pente douce, apparaît la ville d'Issatcha — 
l'ancien Noviodunum — entourée de champs 
de blé; plus bas, c'est la forteresse d'Eski- 
calé, autour de laquelle, aux temps passés, 
les Turcs livrèrent maints combats aux Rus- 
ses, qui y faisaient facilement érruption, par 
les gué d'Issatcha. C'est par ce même gué, 
à ce qu'on raconte, que Darius a dû passer, 
lors de son expédition contre les Scythes, 
cinq cents ans avant Jésus-Christ; mais tel 
il vint, tel il s'en retourna, car les Scythes 



— 63 — 

se réfugieront au loin dans les montagnes, 
et Darius harsssa en vain son armée, en 
leur donnant la chasse. 

Un peu plus bas, à la «fourche» du 
Tchiatal, le Danube se divise en deux grands 
bras qui dessinent une courbe autour d une 
clairière de saules, puis s'écartent pour ne 
plus jamais se rencontrer. Le bras de Ki- 




Toultcha 

lia, escarpé et sauvage, court vers la gauche 
et baigne notre frontière, du côté russe, 
jusqu'à la mer, où il déverse ses eaux par 
sept bouches. Nous prenons à droite, par 
le bras de Soulina, et une demi-heure plus 
tard, nous nous trouvons en face de la ville 
de Toultcha. Ici, le Danube décrit un grand 



64 — 



crochet vers le midi, et repousse la ville en- 
tre deux collines arides, pierreuses, sur les 
crêtes desquelles des moulins à vent à la 
file se dessinent sur le bleu du ciel, pareils à 
des mendiants décrépits, aux bras étendus. 
Il fait une chaleur étouffante. Sur le quai, 
sous le soleil torride, les hommes, les che- 
vaux de fiacre ont un air triste accablé, 
et se meuvent à peine. Dans toute la ville 
c'est une paix, un silence nocterne. Les mai- 
sons dorment, rideaux baissés. Les mar- 
chands s'étirent et baillent, au fond de leurs 
boutiques vides de chalands. Je flâne par 
les ruelles étroites qui rayonnent à partir 
du marché, et je ne vois que hautes pa- 
lissades et portes cochères fermées, noires 
de pluie et de vieillesse. Il me semble être 
dans un monastère. Au-dessus des toits de 
lattes, surgissent les hauts clochers des égli- 
ses, peints en vert. Et dans cet air lourd, 
attiédi partout me poursuit une odeur de 
camomille et de cuir de Russie. Longues, 
indiciblement longues me paraissent les 
trois heures que je passe ici. 



65 



18. Soulina. 



Vers le déclin du jour, nous nous embar- 
quons sur un bateau plus petit, et nous nous 
mettons en route. A peine avons-nous per- 
du de vue les moulins à vent de Toultcha, 
et voici que du bras de Soulina s'en dé- 
tache un troisième, celui de St. -Georges, 
dont la ligne blanche se recourbe à droite 
et s'enfonce sous les fourrés de joncs. En 
cet échevèlement et cette dispersion de 
ses flots par tout le delta de la Dobro- 
dja, le Danube semble vouloir se cacher, 
fuir devant la puissance écrasante de la 
mer qui l'attire, l'appelle de loin par la 
clameur de ses vagues. Tout autour de 
nous, à perte de vue, c'est une plaine ma- 
récageuse couverte de joncs et de saules. 
Le bras de Soulina, en grande partie ca- 
nalisé, s'étend droit et blanc comme une 
toile déroulée à travers cette verdure unie, 
déserte, sans fin. De ci, de là on aperçoit 
sur la rive, un abri pour les pêcheurs, une 
longue et basse cahute, au toit fait de pa- 
quets de jonc. Une barque de temps en 

5 



66 



temps appâtait, voiles déployées, comme 
un oiseau d'un autre monde, au fil argenté 
de l'eau. Des chevaux en liberté, à longue 
crinière, sortent des fourrés, secouent la 
tête, et nous regardent fixement d'un air 
étonné, interrogateur. La solitude, l'air sau- 
vage de ces parages inexplorés, les vastes 
forêts de joncs qui balancent dans le vent 
leurs cimes cuivrées, le profond silence qui 
règne sur toute cette région — tout cela 
vous donne l'illusion d'être loin de la terre, 
dans quelque planète inhabitée. 

Vers le soir nous distinguons en avant 
de nous, d'abord quelques panaches de 
fumée, qui se dispersent mollement dans 
le bleu limpide, transparent, de l'air, puis 
des mâts pointus, de plus en plus nom- 
breux, d'où pendent des réseaux de cor- 
dages, pareils à des toiles d'araignée; en- 
suite, de hauts tuyaux de cheminée, des 
coupoles d'églises, des toits... une ville qui 
sort de l'eau et s'élève tout doucement 
sous nos yeux, comme attirée par un charme 
magique. C'est Soulina, le port heureux où 
viennent faire halte les vaisseaux de la mer 
et ceux du Danube, le large portail où 
passent les richesses de tous les conti- 
nents, portés d'un bout à l'autre du monde 



— 67 — 

sur la route unie et sans poussière des 
eaux. 

Le long du quai sont posés, face à la 
mer, les hôtels, les agences, le palais de la 
Commission Danubienne, et tous les bâti- 
ments les plus importants de la ville. Deux 
larges jetées de pierre dirigent les vagues 
du canal jusqu'au large de la mer. Ici prend 
fin le long et glorieux voyage du vieil Is- 
ter. Ici, l'orgueil et la puissance du fleuve- 
roi se brisent contre les lourdes vagues de 
la mer, où se mêlent dans le tumulte de 
ce choc, les flots et les clameurs de tout 
un peuple de fleuves arrachés aux flancs 
des montagnes. Et dans ce fracas d'eaux 
impétueuses, au-dessus de cet effrayant 
tourbillon, se balance sans trêve une cloche, 
dont le son rappelle aux mariniers, en 
temps de brumes, qu'il faut veiller au 
danger. 

C'est la nuit. Sous le ciel noir, sans étoi- 
les, la ville est endormie* J'écoute le cla- 
potis ensommeillé des vagues, l'éternelle et 
vaine inquiétude de la mer. Au loin, les 
deux phares au bout des môles brasillent 
dans les ténèbres, comme deux veilleuses 
dans un cimetière. Il me semble par mo- 
ments, entendre des voix plaintives se la- 



menter sur les flots. Le tintement de la 
cloche résonne lent, attendri, dans l'em- 
pire redoutable de la nuit. 



Sur la Mer Ivoire 



19. Lt'lle des Serpents. 

Lie soleil surgit, éblouissant, hors de l'é- 
claircie lointaine de la mer. Ses rayons 
couchent des stries glauques, dorées et 
pourpres, sur le miroir infini de la mer. 
La terre fuit derrière nous. Soulina s'abaisse, 
s'enfonce sous les vagues. Arbres, mâts, 
panaches de fumée, tout s'efface; la voûte 
bleue du ciel descend, comme un immense 
dais, sur le désert uni des flots. 

Après deux heures de route vers l'est, 
nous distinguons, en avant de nous, un 
monticule blanc. C'est là que se trouve 
l'île des Serpents. De loin, on dirait les rui- 
nes d'une cité fantastique, plantée en 



— 70 — 



pleine mer. Une barque nous emmène, et 
après quelques instants, nous débarquons 
sur le sol pierreux de cette île solitaire. 
Un soldat de belle prestance s'avance jo- 
yeux à notre rencontre. Il sait qu'ep mê- 
me temps que nous, des vivres sont ar- 
rivés pour lui de Soulina. 

— Tu ne t'ennuies pas ici, camarade? 
lui dis-je, histoire de causer, pendant que 
nous grimpons lentement vers le phare du 
sommet de l'île. 

— Et pourquoi qu'on s'ennuierait ?... du 
moment qu'on n'est pas en terre étran- 
gère... c'est toujours notre pays, ici!». 

Et le jeune factionnaire embrasse d'un 
regard heureux et fier la vaste étendue 
de la mer, comme s'il eût voulu dire: «à 
nous — elle est toute entière à nous !» 

Cheminant ainsi parmi les blocs de pierre, 
je lui raconte comme quoi, il y*a longtemps, 
bien longtemps, il y a trois mille ans, vivait 
ici Achille, le plus célèbre héros de la 
Grèce, et comment il avait épousé, ici mê- 
me, Hélène la très-belle; et comment à 
leurs noces avaient assisté Neptune, dieu 
des mers, et Amphitrite, l'épouse de Nep- 
tune, ainsi que les déesses de tous les 
cours d'eau qui se versent dans la mer; 



71 



et je lui montre l'endroit où se trouvait 
le temple d'Achille, et je lui conte com- 
ment, tous les matins, les oiseaux de cette 
île prenaient leur vol vers la mer pour y 
mouiller leurs plumes, après quoi ils ve- 
naient en hâte arroser le pavé de marbre 
du temple, et le balayer de leurs ailes. 

— C'est peut-être les mêmes que celles- 
ci ? Dit le soldat en effarouchant une nuée 
de blanches mouettes qui becquetaient un 
lopin de seigle, sur le plateau de l'île. — 

— Pas précisément les mêmes — non ! mais 
il n'y a pas de doute que leurs ancêtres 
n'aient connu l'orgueilleux Achille. 

— Satanées bêtes ! faut les entendre crier, 
monsieur, on jurerait que ce sont des en- 
fants qui pleurent ! 

Nous voici en haut, près du phare. Pas 
un arbre, pas une touffe d'herbe ne se mon- 
trent parmi les crevasses crayeuses et fen- 
dillées de ce sol. Autour de nous, les va- 
gues bruissent. Elles arrivent de loin, sans 
trêve, peuple éternellement inquiet, et se 
brisent en mugissant contre les flancs ro- 
cheux de l'île qu'elles frappent sans se lasser, 
comme pour l'arracher de sa place. Le 
soleil darde des rayons toujours plus brû- 
lants du haut du ciel limpide et bleu. Des 



— 72 — 

arcs-en-ciel s'allument sur les vagues. Nos 
regards s'enfoncent à l'horizon, et se per- 
dent, s'oublient sur le désert infini et éblouis- 
sant de la mer. Les vagues semblent brû- 
lantes. Jamais je n'ai vu autant de lumière, 
autant d'espace. Un sentiment de piété 
nous remplit l'âme ; et nous restons im- 
mobiles, comme en une prière silencieuse, 
sous le charme de ce spectacle merveil- 
leux. Le temps semble immobiliser son vol. 
Nos pensées s'assoupissent au balance- 
ment et à la plainte interrompue des flots. 
Nous nous taisons tous, comme dans une 
église. 



20 Constantza.. 

Si tranquille et si bonne se montrait la 
mer lorsque nous quittâmes Soulina! Et 
à peine nous eut-elle surpris au large, qu'elle 
commença à s'assombrir, et, de plus en 
plus furieuse, à soulever devant nous ses 
légions de vagues. Le soleil s'est couché; 
on ne voit plus la terre. Une obscurité 
lourde, menaçante, descend du ciel nuageux, 
sans étoiles. De tous côtés, mugissantes, 



— 73 — 

des vagues noires viennent, comme des 
colosses vivants, se briser contre les flancs 
du bateau qui halète lourdement, lutte con- 
tre les rafales d'eau, et se fraye un pas- 
sage droit à travers la mer écumante. Les 
cordages tendus aux mâts sifflent dans 
le vent. Le tangage irrégulier du bateau 
me donne le vertige. Une chaleur étouf- 
fante m'oppresse la tête. Etendu sur le 
dos, dans l'air épais de la cabine, j'agrafe 
mes mains jointes sous ma nuque, je fer- 
me les yeux, et j'essaye de penser, mais 
la bourrasque du dehors semble disper- 
ser mes pensées. C'est un vacarme, un 
fracas épouvantable de chaises renversées, 
de portes battantes. J'entends sur le pont 
des pas pressés, des cris indistincts. Avec 
un mugissement monstrueux les vagues 
se soulèvent et se précipitent sur le pont: 
et dans les abîmes qui s'entr'ouvrent, le 
bateau s'engloutit, penche de côté, et l'on 
entend craquer ses côtes, écrasées entre 
des montagnes d'eau mouvante. Une illu- 
sion de mes sens ahuris par l'épouvante: 
il me semble qu'au lieu d'avancer nous cou- 
lons, nous nous enfonçons lentement dans 
les profondeurs de la mer. Je regarde la 
porte: c'est par là que l'eau va faire irrup- 



74 — 



tion; par là que viendra la mort. Je l'attends. 
Confuses et rapides, comme à la lueur d'un 
éclair, réapparaissent des scènes de mon 
enfance; des nuées d'anciens souvenirs, 
sans que je les appelle, tressaillent tout 
à coup dans la fulguration d'un clin d'œil; 
des paroles, des choses, des aventures aux- 
quelles je n'ai pas pensé depuis longtemps, 
me reviennent maintenant, suscitées du loin- 
tain de ma vie, poussées en tourbillon com- 
me par le souffle d'un ouragan. Je me- 
sure en pensée l'immensité de la mer; sur 
ses vagues en colère, je vois notre bateau: 
— un joujou, une coquille de noix que 
l'ingéniosité de l'homme équilibre et di- 
rige pourtant sur les flots, pour affron- 
ter la fureur des tempêtes. A travers ses 
luttes séculaires, contre tant de dangers 
et d'obstacles qui ont barré sa route, 
l'homme me semble pareil à ce vaillant 
enchanteur de nos contes bleus que rien 
ne peut épouvanter. Qui peut prévoir 
jusqu'où étendra un jour les limites de 
sa puissance, ce conquérant audacieux et 
infatigable ! A la blancheur de l'aube je 
monte sur le pont. La tempête s'est cal- 
mée. La mer est tranquille, comme fati- 
guée de tant de vaine agitation. Une jolie 



ville brille devant nous. C'est Constantza, 
le phare de la Roumanie, allumé aux por- 
tes du levant, au seuil des eaux indomp- 
tées. O terre bénie !... 

La ville est dispersée sur une langue 
de terre qui s'enfonce dans la mer. 

Quel sort étrange a eu, Seigneur, ce 
petit coin au monde!... Tout d'abord, ce 
sont les Phéniciens, les premiers errants 
de la mer qui jettent ici leur ancre et s'y 
font un havre. Après, viennent les Grecs, 
avec leurs puissantes galères. Ensuite, com- 
mence l'invasion des peuples de terre ferme. 
Et ainsi, peuples sur peuples se ruent à 
la conquête de la «toison d'or» des bou- 
ches de l'Ister; vies sur vies se déroulent 
sur ce sol, au cours de trois mille ans, et 
orages sur orages, ravagent et anéantis- 
sent les demeures humaines jusqu'aux fon- 
dements. 

La ville de Constantza d'aujourd'hui — 
destinée à devenir dans peu d'années l'un 
des ports les plus grands et les plus im- 
portants du monde — est située sur le tom- 
beau de l'ancienne ville de Tomi, dont la 
fondation est enveloppée dans les brumes 
d'une triste et cruelle légende: «La belle 



- 76 - 

Médée, fille cTAétès, roi de Colchide, s'en- 
fuit de chez ses parents, en emportant son 
jeune frère Absyrte. Furieux, Aétès la pour- 
suit sur la mer. Le voici, il est prêt à la 
rejoindre. Folle d'épouvante, Médée, pour 
échapper au navire qui la pourchasse, et 
dont les voiles lui semblent toujours plus 
près, égorge Absyrte, et, dépeçant son 
corps en morceaux, les jette à mesure dans 
la mer. Le père infortuné arrête à chaque 
instant son navire pour recueillir sur les 
flots les morceaux sanglants de son fils bien- 
aimé, et lorsqu'il les a tous rassemblés, 
il descend à terre, gémissant de douleur, 
pour leur donner la sépulture. Cette rive, 
avec la ville qui s'y est élevée depuis, à 
pris le nom de Tomi (du mot grec ïôyjjx 
= morceau)». 

Dès ces temps, cette contrée a dû être 
fertile et attirante, pour que soient accourus 
s'y établir des essaims de peuples, venus 
de si grandes distances. D'anciennes inscrip- 
tions, des colonnes de marbre sculptées 
avec art, et tant de débris de temples, de 
maisons et de bains, sont une preuve de 
l'état florissant auquel Tomi s'était élevée, 
autrefois. Une vie puissante civilisée avait 
germé ici, et qui sait où elle serait arrivée 



77 



si elle avait eu la paix. Mais au bout d'un 
certain temps, des torrents de barbares se 
mettent en route et coulent, coulent sans 
trêve vers nos contrées, dévastateurs, 
monstrueux, brisant les remparts romains, 
fauchant les villes et réduisant en pous- 
sière le labeur séculaire de tant de races. 
De Tomi détruite est sortie, sous Cons- 
tantin-le-Grand, Constantza, à qui, plus 
tard, les Génois rendirent pour un temps 
son antique gloire et son importance com- 
merciale. Après cela, la ville tomba sous 
la domination turque: les quais et les digues 
de défense, abandonnés aux soins du temps, 
furent peu à peu détruits; les belles cons- 
tructions du môle s'abîmèrent à leur tour, 
et tout le mouvement et la vie du port 
commencèrent à languir: un long sommeil, 
lourd comme un esclavage, s'étendit sur 
toute la Dobrodja. Les vagues de la mer 
se lamentaient sur l'anéantissement d'un 
monde Mais voici que tout d'un coup, 
s'élève du côté du Danube comme un fré- 
missement de vie nouvelle; les chants de 
victoire des Roumains et leurs étendards 
criblés de balles flottent dans le vent; et 
les mêmes bras musculeux qui semèrent 
la mort dans les plaines bulgares, viennent 



- 78 — 

maintenant répandre la vie, la force et la 
lumière dans les champs et les villes de 
la Dobrodja. 

Aujourd'hui, dans le port de Constantza, 
les sirènes des bateaux roumains appellent 
vers elles les trains impétueux venus des 
profondeurs de l'occident; le pont gran- 
diose de Tchernavoda relie à tout jamais les 
routes de la terre à celles de la mer, ou- 
vrant ainsi à l'Europe la voie la plus courte 
vers les rives opulentes du Gange. De la 
plage ornée d'éclatantes villas, partent des 
digues gigantesques, de puissants bras de 
pierre, qui refrènent la fureur des flots, et 
font aux vaisseaux un retuge tranquille. 
Aujourd'hui, Constantza ressuscitée, re- 
garde avec orgueil au loin, par-dessus l'em- 
pire infini de la mer. Sur ses larges quais 
s'écoulent les trésors de tous les climats, 
tandis que l'été, le monde en foule pressée, 
accourt de toutes parts vers ses plages 
ensoleillées. 

Le soleil couchant allonge sur la mer 
les ombres de la ville. C'est un beau soir 
calme, un de ces doux soirs d'été, où l'on 
sent un plaisir intime à se laisser aller à 
la pente de sa rêverie. Les vagues ac- 
compagnent de leur frôlement berceur l'or- 



— 79 - 

chestre de la plage, dont les fanfares se 
dispersent doucement au large. Au ciel s'al- 
lument des candélabres d'étoiles. De sur 
la terrasse de l'hôtel «Carol» je laisse glis- 
ser mes yeux sur l'étincelante étendue de 




Constantza : Place d'Ovide. 



la mer, et je rêve aux temps enfuis, à tant 
d'événements et de transformations qui se 
sont succédé! Je songe aux doux et mal- 
heureux Ovide... c'est ici qu'il a pleuré sur 
l'amertume de l'exil, le tendre poète ro- 
main. Etranger, malade, incompris de tous» 
il ne trouve dans son âme accablée au- 



- 80 — 

cune parole de louange ni pour la con- 
trée ni pour le peuple au milieu desquels 
il est condamné à vivre... Dans ses vers 
mugit la bise de ces terribles hivers qui 
congelaient la surface de la mer: sur sa 
lyre soupire un ardent désir de sa femme, 
de ses amis, de la patrie éternellement 
souriante et belle, d'où il avait été chassé, 
et qu'il ne devait jamais revoir. 

Depuis lors ont passé dix-neuf siècles. 
Aujourd'hui, poëte, tu ne te sentirais plus 
si étranger en ces lieux. Tu n'y verrais 
plus les faces hideuses de ces barbares 
vêtus de peaux de bêtes, ni la mer tras- 
formée en pont de glace sonore. Les Scy- 
thes ont disparu, et Tomi s'est écroulée, 
et tout a changé depuis lors. Ta patrie 
et ta race ont pénétré jusqu'ici, et un mon- 
de nouveau a surgi à cette place, sur cette 
terre arrosée de tes larmes; une ville nou- 
velle est sortie des vagues du Pont, sous 
un ciel aussi bleu et aussi chaud que ce- 
lui de ta belle Italie. Au milieu de cette 
ville, ta statue de bronze laisse errer ses 
regards rêveurs par dessus la plaine cou- 
verte de débris de citadelles et de camps 
romains, sous les murs desquels reposent 
les ossements de tes compatriotes. Aujour- 



— 81 — 



d'hui, tu te promènerais par des rues ro- 
maines, parmi d'anciens monuments, où 
tu lirais, sur des plaques de marbre, des 
noms connus et chers à ton cœur; sur le 
bouclier des légionnaires de pierre, tu re- 
trouverais les deux nourrissons penchés 
vers la louve, et tu chercherais avec nous, 
dans les abîmes du passé, l'origine loin- 
taine de ta race glorieuse. Aujourd'hui, ta 
lyre ne se lamenterait plus si tristement, 
car tu vivrais ici parmi un peuple qui te 
serait cher, parmi des hommes dont le vi- 
sage te rappellerait les traits fiers des ci- 
toyens romains, et dans la langue desquels 
— souple et sonore comme celle de tes 
vers — tu retrouverais, pieusement conser- 
vées, les traces vivantes de la langue de- 
puis longtemps muette, des hommes de 
ton sang. 



Ttyr** 



Dans nos Montagnes 



21. Sur les Colibaehes 

PL la pointe du jour nous sortons de 
Tournou-Sévérine par la chaussée qui court 
tout le long des montagnes de Méhédintz, 
et mène à Tirgou-Jïou. La vallée où nous 
nous enfonçons, en quittant le plateau de 
la ville, se remplit toute et résonne du 
tintement de nos grelots, et du trot sec 
de nos chevaux. La vie est endormie dans 
toute la région. Seules les alouettes, plus 
matinales, sautillent à pas menus, le long 
du fossé. On ne voit de tous côtés que mois- 
sons et vergers. Devant nous se déroule 
la route blanche et unie, au pied des col- 
lines. Dans l'air, c'est une fraîcheur douce, 



— 84 — 

une saine odeur de champs et de forêts. 
Pas un bruit, pas un mouvement, pas un 
souffle léger de vent: les arbres aux feuil- 
les immobiles semblent vus dans un pay- 
sage peint La terre emperlée de rosée, 
dort encore dans la lumière mouillée et 




indécise de l'aube. Au bout d une heure, 
nous commençons à gravir la colline des 
Colibaches. L'horizon au-dessous de nous 
s'élargit. En avant, vers l'orient, le ciel s'em- 
brase comme au reflet d'une flamme: une 
fine poussière d'or monte de derrière les 



85 



forêts, et se disperse à mesure qu'elle s'é- 
lève, comme soufflée par la bouche d'un 
volcan. Quelques nuages déchiquetés qui 
flottent dans le bleu du ciel, commencent 
à s'empourprer sur les bords. Tout à coup, 
une lame de feu transperce le rideau d'ar- 
bres. Les portes du jour s'ouvrent, et la 
lumière, à flots, inonde les vallées. La ter- 
re tressaille en s'éveillant, joyeuse et pleine 
de vie, sous la chaude bénédiction du 
soleil. 

Au sommet des Colibaches nous faisons 
halte pour laisser souffler les chevaux. Des 
perspectives larges, enchanteresses, se dé- 
ploient de toutes parts à nos yeux. Champs 
et prairies s'étalent en tapis sur les flancs 
des collines aux pentes douces. Les blan- 
ches maisons des villages, éparpillées sur 
les coteaux, luisent à travers les vergers 
plantés de pruniers. Au creux verdoyant 
des vallées tachetées de lumière, les ruis- 
seaux tracent leurs zébrures ondulées, é- 
tincelantes et bleuâtres comme l'acier. Au- 
delà, dans le lointain poudroyant, s'enfour- 
chent, bosselées en vagues irrégulières, de 
plus en plus rapprochées, les échines mon- 
tueuses des collines couvertes de forêts. 

Le cocher, un paysan intelligent et de 



— 86 — 

belle mine, natif des vignobles d'Orévitza, 
m'indique de son fouet, comme sur une 
carte, les montagnes et les cours d'eau de 
Méhédintz, et me raconte posément les 
légendes qu'il a, lui aussi, recueillies de la 
bouche des vieillards. 

«La montagne Babélé... (les Vieilles) 
nous l'avons passée, on la voit bien de 
sur la chaussée, en venant de Vertchiorova > 
aux environs du port de Cladova; elle n'est 
pas très élevée, mais terriblement escar- 
pée. C'est là que Dokia a jeté ses casa- 
ques de peau de mouton... Or donc, cette 
vieille était une mégère laide, querelleuse 
et méchante abominablement. Elle avait 
un fils, Dragomir, qui avait épousé une 
fille, belle, et prompte à l'ouvrage et sage 
comme il n'y en a pas deux; mais la vieille 
ne pouvait la sentir et ne savait qu'in- 
venter pour la tourmenter, dans l'espoir 
qu'elle perdrait patience et s'en irait à tous 
les diables, Elle lui donne donc, un beau 
jour, une quenouillée de laine noire à la- 
ver jusqu'à ce qu'elle soit devenue blan- 
che. Et comme la pauvre femme lessivait 
à la fontaine et sanglotait à attendrir une 
pierre, voilà que survient un vieillard, avec 
une barbe blanche jusqu'à la ceinture, qui 



87 



lui demande avec bonté, pourquoi elle 
pleure; la femme alors, raconte comment 
sa belle-mère la persécute et la harcèle, 
et comment elle l'accable de travaux im- 
possibles et sans issue, pour l'accuser en- 
suite aux yeux de Dragomir d'être pro- 
pre à rien, pour qu'il finisse un jour par 
la chasser de sa maison. Le vieillard, ayant 
appris tout cela — c'était le bon Dieu en per- 
sonne — fit blanchir la laine d'un seul mot, 
et en même temps, donna à la femme 
une botte de perce-neiges en fleur, à por- 
ter à sa belle-mère. La vieille n'a pas plu- 
tôt vu les perce-neiges qu'elle croit le 
printemps revenu, et s'écrie: Dragomir, pe- 
tite mère, il est temps de faire monter 
nos troupeaux à la montagne, puisque la 
fonte des neiges a commencé:» ...Le len- 
demain, elle envoie sa belle-fille laver une 
quenouillée de laine blanche jusqu'à ce 
qu'elle devienne noire. Et de nouveau le 
bon Dieu vient à passer, et pris de pitié 
pour la pauvre femme, il fait lentement, 
de la main droite, un geste de bénédic- 
tion, et la laine blanche devient noire com- 
me la terre au renouveau; ensuite il lui 
tend une touffe de fraises mûres, et lui 
dit: «Tiens donne-les à la vieille, et dis-lui 



que tu les a cueillies dans les champs.» 
Quand Dokia vit les fraises, rouges comme le 
sang, elle n'hésita plus: vite vite elle s'em- 
mitoufla de ses neuf casaques fourrées, 
et, emmenant Dragomir, partit pour la 
montagne avec ses troupeaux. Alors, voi- 
là que le bon Dieu fait d'abord trois jours 
d'été, ensuite, une bruine avec pluie chau- 
de, telle que la vieille se met à jeter l'une a- 
près l'autre ses casaques fourrées, trempées à 
tordre et lourdes à ne plus pouvoir les porter. 
Après quoi, voilà qu'il survient tout d'un coup 
un froid sec, puis une pluie mêlée de neige, 
puis un gel à pierre fendre. Alors, la vieille 
qui errait de ci de là, toute rabougrie de froid, 
aperçoit son fils, appuyé des épaules con- 
tre un rocher; et elle se met à crier: «Dra- 
gomir, petite mère, le monde périt de froid, 
et toi tu restes là, à jouer de la flûte!».., 
Mais lui, il était mort: pétrifié, sur place, 
saisi par la neige, avec un long glaçon aux 
lèvres, pareil à un tchibouk 1 ). Et c'est ainsi 
qu'ont gelé, comme blocs de glace, et la 
vieille et ses moutons, et que tous sont 
devenus des rochers de pierre, de telle 
sorte qu'on distingue encore aujourd'hui 



l ) Tchibouk = pipe à très-long tuyau, usitée en Orient 



— 89 — 

leurs blanches momies, éparpillées comme 
un troupeau, sur la montagne qui se nom- 
me depuis lors «Babélé» (Les Vieilles) » 

le me rappelais, en l'écoutant, que la 
même légende m'avait été contée, avec de 
légères variantes, par un berger du pic de 
Tcheahlau, qni me montrait un troupeau 
de roches parsemées sur la pente verdo- 
yante qui s'étend au pied de la Panaghia. 



22. A l'ombre. 

Vers midi nous faisons halte à Brosch- 
téni, grand et beau village éparpillé sur 
la vallée du Motrou. Ils doivent sûrement 
être industrieux, sensés et bons cultiva- 
teurs, les hommes de ces parages. Je re- 
marque leurs maisonnettes propres et gaies, 
les vergers entourés de clôtures, les bas- 
ses-cours grouillantes de volatiles, le foin 
soigneusement rentré et rangé en meules, 
les bestiaux bien nourris, les femmes à la 
mise soignée et les enfants roses et jouf- 
flus. J'entame une conversation avec un 
vieillard en train d'établir une clôture en 
baguettes tressées. 



90 



«A vrai dire, c'est qu'aussi le sol est bon 
dans nos parages, — me dit le vieux — mais 
nos hommes aussi, c'est tous des braves 
gens, qui ont le cœur à l'ouvrage. Nous 
autres, dans les foires, nous vendons plus 
que nous n'achetons, parce que nous 
avons chez nous, Dieu merci ! tout ce qu'il 
nous faut. Pour ce qui est des vêtements, 
nos femmes tissent tout cela de leurs 
mains ; nos bonnets de fourrures et nos 
sandales de cuir, nous les fabriquons nous- 
mêmes; et pour ce qui est de la nourri- 
ture, Celui qui est là-haut nous en donne 
à notre suffisance, et de reste... Tenez, 
regardez-la, étalée sur les collines, et co- 
pieuse, notre nourriture! pourvu que nous 
ayons seulement assez de santé et de jours 
pour en profiter! C'est que, voyez- vous, 
nous avons dans notre commune de sept 
cents âmes, quatre églises et seulement deux 
cabarets ! C'est pourquoi vous n'entendrez 
parler ici ni de querelles, ni de rixes, ni 
de voleries, comme il y en a à Ponoare, 
où il y a tant de pruniers, et où les hom- 
mes, boivent de l'eau-de-vie v ), au lieu d'eau 



*) L'eau-de-vie de prunes est la boisson usitée dans 
les campagnes. 



— 91 — 

bénite, le jour des Rois! A ce qu'on dit, 
Saint Nicodime voulut un jour y bâtir une 
église, pour qu'ils en aient une, eux aus- 
si; mais les coquins, pour se débarrasser 
du saint homme, voilà-t-il pas qu'ils lui 
fourrent en cachette un agneau dans son 
bissac, et puis se jettent sur lui pour le 
battre, sous couleur qu'il avait volé l'a- 
gneau!... alors le saint prit ses jambes à 
son cou et s'enfuit, avec cette malédiction : 
que jamais ils n'aient d'église, et que Dieu 
ne leur accorde que des joueurs de cor- 
nemuse et de tambour. Aussi, à ce qu'on 
dit, restèrent-ils longtemps sans église. 
Aujourd'hui, pourtant, ils en ont bien une, 
Celui qui est là-haut les ayant pris en pitié 
— mais à quoi bon ? c'est quand même le 
cabaret qu'ils aiment mieux. — Quelle vi- 
laine chose, Seigneur! que l'ivrognerie! Non 
seulement c'est une perte et une ruine, 
telles qu'on finit par mendier sur les routes, 
mais ça vous gâche en même temps l'es- 
prit, la santé, la vie, tout... jusqu'à faire 
de vous moins qu'un homme. Moi — grâce 
à Dieu — voici que j'ai près que quatre- 
vingt-dix ans, et je travaille tout autant 
que mes fils, et je ne sais pas ce que c'est 
qu'être malade. Quand j'ai soif, je vais là, 



- 92 — 

à la fontaine, je bois un bon coup d'eau 
fraîche, et ma foi ! je me sens rajeunir!...» 

Je regarde la figure douce et lumineuse 
du vieillard, j'écoute avec émotion ses pa- 
roles lentes et sensées, et je me dis qu'en 
lui s'incarnent toutes les qualités du peuple 
roumain. Quelle sagesse, quels trésors ne 
sont pas cachés dans ces âmes honnêtes 
et sereines, qui si souvent ont enduré de 
rudes épreuves, des dangers et des souf- 
frances terribles, et qui ont su vaillamment 
affronter les orages de la vie, en conser- 
vant éternellement leur confiance dans le 
bien, et la justice du Très-haut ! 

Quelles précieuses et innombrables beau- 
tés découvrirait celui qui pourrait pénétrer 
l'âme de ce peuple élu, si richement doué 
par la nature! explorer les profondeurs 
mystérieuses de cette âme patiente et 
douce, où furent si pieusement conservées 
les croyances, les coutumes, la langue et 
les vertus de notre race; et d'où a jailli 
la chanson la plus émue et la plus tendre 
de toutes celles qui turent jamais chantées 
en ce monde — l'exquise et fascinante doïna 
à l'ample souplesse, où semble revivre le 
frisson de toutes nos forêts et les pleurs 
de toutes nos sources. 



— 93 — 

Au départ, je serre avec émotion, avec 
une profonde reconnaissance la main rude 
et noueuse de Mosch l ) Doumitrou. Ma 
conscience me dit que la plupart des avan- 
tages et des bonheurs dont je jouis, je les 
dois à ces mains laborieuses, crevassées 
par le soleil et le travail. 



23. Lia Vallée du JVIotrou. 

fslous longeons, un bon bout de che- 
min, le bord du Motrou, dont les flots ver- 
dâtres et rapides se brisent contre les pier- 
res. Après, nous escaladons un plateau 
large et lumineux. Une odeur enivrante 
de mélilot et de mélisse se répand dans 
l'air, au-dessus des foins chauffés par le 
soleil. Il souffle une brise légère et tiède, 
et les blés mûrs balancent leurs épis comme 
au rythme d'un chant magique. 

Au loin, s'estompent les contours con- 
fus des collines assombries par l'épais- 
seur des forêts. Dans les champs, s'alignent 
les moissonneurs» Des groupes de jeunes 



!) Mosch = oncle, grand'père, vieillard. 



94 



filles à chemises blanches et tabliers rouges, 
se courbent sur leur labeur, et remuent 
les bras au son mesuré d'une doïna. Dou- 
cement résonne la vallée du charme de 
leur voix. Sur les champs et sur les plai- 
nes glissent lentement les ombres mou- 
vantes des nuages. Derrière nous, le Mo- 
trou, vautré au pli des collines comme un 
dragon lassé, frissonne au soleil de toutes 
ses écailles étincelantes. De vieux arbres 
se penchent sur ses flots jaseurs, pour 
écouter leurs récits. Il descend de là-haut, 
de la «Coulmea-Froumoasa» (La Cime 
Belle» au pied du mont Osléa, où se te- 
nait jadis, enroulé sur lui même, le mons- 
trueux serpent aux neuf yeux, qui fai- 
sait frémir de terreur toute la vallée du 
Danube; lorsqu'un beau jour, voilà que 
survient Iorgovane, le brave sans pareil, 
qui se niche dans un creux, avec son che- 
val-magicien et son carquois plein de flè- 
ches; et sitôt que le serpent affamé lè- 
ve la tête pour engloutir un troupeau en 
train de paître dans la vallée, Iorgovane, 
bandant son arc, le perce d'une flèche, et 
l'éborgne d'un œil, tandis que la monta- 
gne s'ébranle sur ses gonds, aux convul- 
sions du monstre. Et c'est ainsi qu'il l'épia 



- 95 — 

et le perça de flèches sans répit, jusqu'au 
jour où le serpent, n'ayant plus qu'un œil, 
prit la fuite vers la «Fourche d'Alounou» 
où l'on voit encore la traînée de son pas- 
sage, que d'autres nomment aussi «Le 
Sillon de Novak». Iorgovane se mit à sa 
poursuite à cheval, et partout où il l'atteig- 
nait à la course, il lui tranchait de son 
glaive un lambeau du corps, mais à la rivière 
de Tchernea, le brave s'arrêta sur place, 
fasciné par le chant d'une nymphe, pen- 
dant quoi la tête du dragon passait le 
Danube à Cazane, et allait se cacher dans 
la sombre caverne d'où sort, l'été, la mou- 
che mauvaise qui harcèle les troupeaux 
dans les pâturages. 

Loin, bien loin, le Motrou débouche en- 
fin en pleins champs, et après avoir absorbé 
les ondes de la Cochouschté, il contourne 
l'extrémité du mont Colibache, et passe, 
songeur et apaisé aux pieds des murs du 
monastère de Strihaïa où il put voir, une 
nuit, Michel-le-Brave rentrer, fatigué de la 
guerre, et se hâter d'élever jusqu'au matin, 
sur les ruines du château de ses pères, 
une église qu'il fit bâtir si précipitamment 
qu'on se trompa et y plaça l'autel orienté 
vers le midi. 



96 



A partir de là, le Motrou, déviant vers 
l'est, descend mollement au large de la 
plaine à travers pâturages et moissons, 
jusqu'au monastère des «Bouches-du-Mo- 
trou» où il déverse ses ondes dans le Jïou. 
Ce monastère, clos de murailles épaisses, 
ébréchées par le temps, est situé au pied 
d'une colline. C'est là que repose la dé- 
pouille du pieux patriote Euphrosin Po- 
téca, qui fut au commencement du dix- 
neuvième siècle, un des civilisateurs les 
plus infatigables, et un des grands apôtres 
de notre nation. On distingue encore, sur 
les portes de fer rongées de rouille, les 
traces des balles lancées par les mous- 
quets des «pandours» de Toudor en 1821, 
lorsque, fuyant devant lui, les boyards grecs 
s'étaient réfugiés là, comme dans une for- 
teresse, avec leurs trésors, leurs armes et 
leur garde albanaise. Dans toute la vallée 
du Motrou et du Jiou, depuis la plaine 
du Padesch et le plateau de Clochani, où 
fut arboré pour la première fois le dra- 
peau de l'indépendance dans la révolution 
libératrice de 1821 — jusqu'aux rivages du 
Danube, dans tous les villages de l'Ol- 
ténie, vous entendrez parler du « Prince 
Toudor» comme si hier encore il y avait 



97 - 



passé, à la tête de ses fusiliers; tellement 
est demeuré vivant et grandiose et entier 
dans toutes les mémoires, l'intrépide «ven- 
geur du peuple» — le héros légendaire, qui 
avait revêtu la «chemise de la mort» pour 
la rédemption de sa patrie. 



24. Lie Monastère de Tismana 

Depuis la «Coulmea Froumoassa» (la 
Cîme-Belle) et les forêts de vieux hêtres sous 
l'épaisseur desquels il fait toujours nuit, 
nous descendons dans la claire et large 
vallée de Tismana. L'air étouffant est en 
ébullition. Le ciel semble brûler au des- 
sus de nos têtes. Dans les champs, les 
moissonneurs s'activent, pieds nus, la tête 
abritée d'une feuille de bardane, les man- 
ches de leur chemise de toile rude re- 
troussées jusqu'à l'épaule. Nous traversons 
le village de Tismana, situé au pied des 
montagnes, entre deux vallons, sur les 
deux bords de la rivière de Tismana. At- 
tirés par le tintement des grelots, des en- 
fants accourent de partout, escaladant les pa- 
lissades, espiègles, gais, bruyants. Les a- 



98 



boiements des chiens se mêlent à leurs 
cris de joie. En sortant du village, nous 
traversons une belle prairie, couchée au 
creux d'une vallée qui va se rétrécissant 
de plus en plus. Au fond, s'ouvre devant 
nous, comme un portail qui mène dans 
le mystérieux et sombre domaine de la 
forêt. Dans ce repli des montagnes, la 
route qui serpente au bord de la Tismana 
s'enfonce sous un fourré de châtaigniers 
séculaires. L'ombre nous enveloppe de tou- 
te part. Une délicieuse odeur de foin nou- 
veau flotte dans la fraîcheur de l'air. En 
cette paix sacrée de la forêt, dans la gran- 
deur sauvage de ces lieux, le murmure 
assoupi de l'eau, le léger frémissement des 
feuilles, les gouttes de lumière qui coulent 
de l'auvent des branches, tout semble vous 
ensorceler — le cœur vous bat d'un frisson 
inconnu, comme à l'entrée d'un monde de 
visions, de contes fantastiques. A un coude 
de la route, les branches s'écartent, une 
fenêtre s'ouvre dans la paroi de verdure 
et au fond apparaît, dépassant les cîmes 
des arbres, une haute tour jaunâtre. A pei- 
ne Pavez-vous aperçue et la voûte de ra- 
mures se referme. On entend venir de là- 
bas, toujours plus tort, toujours plus près, 



99 — 




Le Monastère de Tismana 



— 100 — 

comme le bruissement d'un moulin, avec 
un clapotis d'eau qui crépite en tombant 
sur des dalles. Et tout d'un coup, comme 
à un signal, le rideau d'arbres s'écarte; 
tout en haut, au sommet d'un effrayant 
rocher, apparaît dans toute sa grandeur 
fantastique, le monastère de Tismana, a- 
vec ses murailles hardies, ses hautes tours 
d'antique château. Vous regardez, stupé- 
fait, comme devant un miracle ,et ne sau- 
riez dire si c'est un rêve ou la réalité — lors- 
qu'un nouveau spectacle vous appelle: c'est 
le torrent de Gournéa qui se précipite de 
la hauteur, de sous les fondements du mo- 
nastère, s'élance en mugissant, et vient 
tomber, d'une hauteur vertigineuse, sur 
un amas de roches éboulées, où la colon- 
ne d'eau se brise et se transforme en 
un écume blanchâtre, qu'elle emporte et 
confond avec les flots rapides de la Tis- 
mana. 

La route dévie en une large courbe pour 
adoucir la montée. Nous franchissons un 
ponceau, puis nous escaladons un coteau 
entre deux antiques murs délabrés. A la 
porte du monastère s'avance à notre ren- 
contre le nain du Tismana: un petit moine 
glabre, à la face ridée comme une figue; 



101 



un épouvantail humain avec une voix d'en- 
fant, des yeux et des gestes de singe. 
Cette étrange apparition cadre admirable- 
ment avec l'aspect sauvage du lieu où nous 
nous trouvons Nous pénétrons, en pas- 
sant sous la voûte du haut clocher, dans 
la cour intérieure, large et silencieuse, de 
ce beau monastère 

Au milieu, s'élève l'église, remplie de 
bijoux et d'antiques trésors; sur les portes 
en chêne sculpté sont figurées, avec art, 
des images saintes et de patientes ara- 
besques, d'une finesse de dentelle. A gau- 
che, du côté delà cascade, s'alignent contre 
le mur d'enceinte, les appartements du 
prieur, et les cellules des moines, sur deux 
rangées; au fond, la maison hospitalière. 
L'aile gauche n'est plus qu'un amas de 
ruines incendiées, envahies par les mau- 
vaises herbes. Quatre hautes tours, aux 
fenêtres étroites, semblent veiller, aux qua- 
tre coins de la cour, sur ce cloître pai- 
sible et grandiose, élevé dans cette re- 
traite, il y a six cents ans, par le père 
Nicodime, grâce aux pieux princes Bas- 
sarab de l'époque. La vue est masquée, 
du côté sud, par une roche géante dont 
la paroi à pic montre deux noires crevas- 



102 



ses en ferme de fenêtres creusées à une 
hauteur effrayante au-dessus de la grotte 
d'où jaillit en mugissant le torrent de Gour- 
néa, qui passe au-dessous du monastère > 
à travers un canal naturel. «C'est là-haut, 
me dit le nain, d'une voix grêle qui n'a 
rien d'humain, dans cette petite cellule 
taillée dans le roc, que Saint Nicodime avait 
coutume de se retirer pendant des jours 
et des semaines entières: c'est là qu'il priait 
Dieu en cachette, pour les péchés de l'hu- 
manité. Il était venu de l'autre rive du 
Danube, envoyé vers nous par un ange 
qui lui était apparu en songe, et lui avait 
indiqué exactement l'endroit même où il 
fallait bâtir un monastère. 11 se mit donc 
en marche le saint homme, et il erra 
longuement avant de rencontrer la cas- 
cade de Gournéa. Il n'y avait en ces 
lieux que ravins escarpés, ténèbres pro- 
fondes, et inextricables fourrés. Et c'est 
lui tout seul qui a défoncé et aplani le 
terrain, et qui tout d'abord, a creusé dans 
un vieil if, une petite église, en face de 
la caverne, en prenant bien soin de pla- 
cer l'autel juste au dessus de la racine de 
l'if. A cause de sa foi si grande, Dieu l'a- 
vait touché d'une grâce faiseuse de mira- 



103 



cles. Et tout homme qui venait ici, souf- 
frant d'une maladie du corps ou de l'âme 
y trouvait une prompte guérison; tant et 
si bien que la renommée s'était répandue 
dans le monde entier, de la bonté et du 
pouvoir rédempteur de ce Saint. Dans ce 
temps-là survint, du fin fond de l'occi- 
dent, un empereur païen dont le nom était 
Jigmond, lequel avait une fille gravement 
malade, étant possédée de l'esprit malin — 
mais, sitôt arrivés ici, la jeune fille guérit 
incontinent. Voilà donc qu'un beau jour, dit- 
on, l'empereur qui avait reçu en présent 
quelques petits cochons de lait, donna 
Tordre à son cuisinier de les faire rôtir en 
cachette, et de les servir à dîner dans un 
plat couvert; après quoi, voulant mettre à 
l'épreuve la puissance du saint homme, il 
lui dit «Daigne mon Père, bénir, ces truites» 
Et le saint ayant béni, on trouva, en vé- 
rité, le plat une fois découvert, des trui- 
tes à la place des cochons de lait. Je vois 
que ta puissance est grande, lui dit Pem- 
pereur stupéfait, et pour ce, je veux que 
tu fasses encore un miracle: si tu peux 
passer sain et saul à travers le feu, sache 
que moi et tous les miens recevrons le 
baptême selon ta foi. Alors le saint hom- 



— 104 — 



me — dit-on — fit apporter de la forêt du bois 
en grande quantité et des sarments; après 
quoi, ayant revêtu ses habits sacerdotaux, 
il prit dans ses mains la croix et l'évan- 
gile, et lentement passa trois fois au mi- 
lieu des flammes. Mais lorsqu'il fut sorti 
intact du brasier, l'empereur et tous les 
siens, épouvantés, se prosternèrent devant 
lui et demandèrent en grande hâte le sa- 
crement du baptême.» 



25. Tîrgou~dïou 

jR la tombée du jour nous partons pour 
Tîrgou-Jiou. Quelques nuages couleur de 
fumée voguent lentement sur la voûte bleue 
du ciel. La route toute droite, unie com- 
me la main, traverse la vaste plaine qui 
se déploie sous nos yeux. On aperçoit à 
Test, derrière la ligne des coteaux ver- 
doyants, les sommets du mont Voulcane, 
qui s'unissent, aux envirous de la gorge 
du Jiou, avec les grises collines du Pa- 
ringue, et forment ainsi la couronne mon- 
tueuse % du district de Gorje, et la frontière 
roumaine du côté de la Transylvanie. Au 



- 105 — 

bout d'une heure de marche en rase cam- 
pagne, nous entrons dans une ombreuse 
et belle forêt de chênes séculaires. Nous 
nous y enfonçons, comme dans un monde 
mystérieux et plein d'enchantements. De 
l'épaisseur des ramures s'épanche l'obs- 
curité. L'air fraîchit peu à peu. Les bran- 
ches commencent à frémir, les feuilles bruis- 
sent au vent. Des éclairs aveuglants, en 
succession rapide, transpercent le ciel de 
plus en plus assombri; et l'on entend au 
loin de longs grondements de tonnerre. 
Quand nous débouchons dans la clairière, 
nous voyons la pluie, telle qu'un rideau de 
lances, droite et sombre, accourir des mon- 
tagnes et envahir la campagne en une char- 
ge galopante d'armée impétueuse Les coups 
de tonnerre se précipitent, et, au bout 
de quelques instants, un véritable déluge 
s'abat sur nous comme une trombe. Nous 
n'y voyons plus. Les chevaux courent, é- 
peronnés par les cris du cocher, affollés 
par le crépitement des gouttes qui tom- 
bent drues et lourdes comme une grêle 
de balles. En un quart d'heure toute la 
plaine est une mer. Nous gagnons à grand' 
peine Braditchéni, où nous cherchons un 
abri sous la charmille d'un cabaret. Les 



— 106 — 

paysans, pieds nus, leurs pantalons d'épais 
drap blanc retroussés jusqu'au dessus des 
genoux, les bras nus croisés sur la poitrine, 
se tiennent debout, immobiles, regardant 
avec consternation les champs submergés, 
les meules dispersées, les gerbes dénouées 
et emportées par les torrents — tout leur la- 
beur et leur espoir anéantis en un clin 
d'œil. Et pas un ne prononce un mot: pas 
un n'a une plainte. Il y a dans ce calme 
ainsi gardé, une grandeur de héros comme 
on n'en voit que dans les livres, quelque 
chose d'une sagesse antique qui vous élè- 
ve, qui vous remplit de respect. Sur leurs 
maigres visages est imprimée la sainte en- 
durance du Roumain, la force légendaire 
de cette race durcie dans les épreuves, qui 
a tant vu et tant souffert que rien ne peut 
plus la terrifier. J'essaye de causer avec 
eux. Absorbés dans leurs pensées, les re- 
gards perdus, au loin, ils nous répondent 
brièvement, à contre cœur; pour nous sur- 
tout, pour ceux de la ville c'est à grand' 
peine qu'ils ouvrent leur âme patiente et 
large. 

Nous repartons. La pluie a diminué. Le 
village est à moitié sous l'eau. Des fem- 



— 107 — 

mes, leur enfant aux bras, courent en criant 
le long du fossé transformé en ruisseau, où 
flottent à la dérive, augettes de bois, oreil- 
lers et couvertures entraînés par le torrent. 

Au coucher du soleil nous entrons à 
Tirgou-Jiou. La ville est située dans un 
vallon, au bord du Jiou. Un bois de peu- 
pliers et d'aunes séculaires ombrage les rives 
de cette belle rivière. Les rues sont larges 
et droites. Il y fait calme comme à la cam- 
pagne; et quel air de vieillards pensifs ont 
certaines vieilles maisons seigneuriales, ni- 
chées au fond de la cour, sous leurs fourrés 
d'arbres! 

Le soir tombe. Je me promène seul par 
les allées silencieuses du parc. De ci de là, 
un réverbère isolé clignote à travers le feuil- 
lage humide. Vers le nord les montagnes 
du Gorje dessinent en créneaux sur le 
ciel bleu leurs cimes élevées, noires, irré- 
gulières. Et dans le silence de cette nuit 
d'été, le frémissement des peupliers, le bruis- 
sement du Jiou semblent des voix humai- 
nes qui me racontent de lointaines aven- 
tures, de douloureux événements des temps 
enfuis... C'est ici, dans cette ville retirée 
que cherchèrent un refuge, en 1802, les 
boyards de Craïova, fuyant dans leur pa- 



108 — 



nique devant Pazvantoglou, le Pacha de 
Vidine; et c'est alors que firent irruption 
chez eux les pillards de Manaf-Ibrahim, 
après avoir mis en fuite la foule assemblée, 
à la foire du Clanove, pillé les maisons, 
incendié les églises, égorgé les vieillards 
les femmes et les petits enfants. En ces 
époques de terreur naquit ici, dans la mai- 
son du logothète Broschtéanou, ce Georges 
Bibescou qui devait, quarante ans plus tard, 
être élu prince régnant par les boyards 
roumains dans l'Assemblée générale — heu- 
re importante de notre histoire: il y avait 
un siècle et demi que la voix de la na- 
tion n'avait pris part à l'élection de son 
prince. 

Les souvenirs historiques sont restés vi- 
vants en ces lieux, recueillis avec un soin 
intelligent, et conservés pieusement. Nulle 
part je n'ai trouvé autant d'amour pour 
la patrie, autant de respect pour le pas- 
sé de notre race, que dans cette ville tran- 
quille où tout semble vous inspirer de belles 
pensées et de bonnes actions. La statue 
de Toudor Vladimirescou — si bien placée 
en face du gymnase — cette immortelle in- 
carnation du sacrifice et de l'héroïsme, sera 
toujours la plus admirable leçon de pa- 



109 — 



triotisme que Ton puisse donner aux jeunes 
générations qui se succéderont sous ses 
yeux. 



26. Lia vallée du Jïou. 

Dès le matin nous commençons à gra- 
vir la route qui conduit par Boumbeschti 
jusqu'à la frontière. La chaussée s'allonge 
toute droite, entre deux rangées d'arbres, 
sur la rive gauche du Jiou, au creux de 
cette fertile vallée qui part du pied des 
montagnes et s'élargit vers le midi, unie 
comme une nappe d'eau. Nous traversons 
Vadeni, un ancien village, industrieux et 
riche, qui aligne ses fermes des deux côtés 
du chemin. Derrière les gaies maisonnettes 
s'étendent de grands vergers pleins d'ar- 
bres fruitiers, devant les perrons en terre 
battue, pendent aux poutrelles, les tapis 
rayés de couleurs vives, les chemises fleu- 
ries de broderies, les casaques fourrées, 
et les tabliers paillettes d'or. Debout a 
l'ombre des rivières, des femmes de haute 
taille, à la mise soignée, enroulent aux 
dévidoirs la soie dorée de leurs cocons. 



— 110 — 

Un peu plus loin, des jeunes filles mettent 
tremper la toile blanche au ruisseau sous 
la saulaie. Par moments, on perçoit au loin 
le cri aigu et strident d'une scie. Le so- 
leil, à peine levé, tamise sur les forêts 
des montagnes, une fine poussière bleuâ- 
tre. La route, les sentiers, les maisons, les 
arbres — tout semble plus riant, plus heu- 
reux, comme paré pour une fête, dans 
la douce lumière de cette sereine matinée 
d'été. 

Après deux heures de route en rase 
campagne, à travers moissons et pâtura- 
ges lavés par la pluie de la veille, nous 
arrivons à Boumbeschti, nichée de petits 
propriétaires cossus, excellents cultivateurs; 
le village, grand et riche, déploie ses ver- 
gers et ses vignobles sur presque tout le 
plateau du Jiou, et mène paître ses bes- 
tiaux et ses moutons jusqu'au pied des 
forêts de Sadou. On a découvert ici, dans 
la partie de Boumbeschti qui donne sur 
le Jiou, les restes enfoncés sous terre d'une 
cité en ruines datant des guerres de Trajan 
avec les Daces. Un peu plus haut, au delà 
du monastère de Lainitsch, on voit encore 
des débris de Thermes romains et d'une 
route pavée, de la même époque. A peine 



111 



sortis du village, nous faisons un crochet 
à gauche, et nous pénétrons, par la gorge 
du }iou, dans le défilé des montagnes. Cette 
route est d'une indicible beauté, jusqu'en 
haut à Polatischtea. Nulle part je n'ai vu, 
comme dans ce défilé de Pétroschane, 
déployés avec autant d'art, et dans un 
même cadre, ces trois grands ornements 
de la terre: la montagne, la forêt et l'eau. 
La route — une corniche unie, excavée au 
flanc rocheux de la montagne sur une lar- 
geur de deux chariots et une longueur de 
vingt-neuf kilomètres — longe en serpen- 
tant la rive du Jiou, qui se creuse vaillam- 
ment un lit dans le roc. La forêt résonne 
du fracas de ses ondes vagabondes. Des 
deux côtés se dessinent en une infinie 
variété de contours, les escarpements sau- 
vages des Carpathes, les uns nus, angu- 
leux — éboulis ouverts comme des plaies 
au milieu des tourrés verdoyants — d'autres 
arrondis, revêtus de grandes forêts som- 
bres, encore impénétrables aux pas des 
humains. A certains endroits, nous regar- 
dons, avec terreur, au dessus de nos têtes 
les rochers qui surplombent la paroi, com- 
me prêts à se détacher et à s'écrouler 
sur nous. D'inattendus spectacles, stupé- 



— 112 



fiants, toujours nouveaux, se déploient à 
chaque coude de la route. Mais quel est 
ce vacarme que l'on entend au loin, en 
avant de nous ? On dirait le mugissement 
d'un violent ouragan, une mêlée de voix 

— des grondements de canon. On se croi- 
rait à la fin du monde. C'est le Jiou, le 
puissant Jiou qui se débat et hurle, étran- 
glé entre deux roches géantes qui veulent 
lui barrer le chemin. Ses ondes bouillon- 
nent, brisées contre les pierres, lancent 
en l'air des aigrettes de blanche écume, 
des blocs de neige en flocons; et de min- 
ces arcs-en-ciel tremblent dans une pous- 
sière transparente dorée de soleil. L'im- 
pétueuse, la belle rivière, s'arrache aux bras 
du monstre et s'enfuit par la vallée qu'elle 
remplit de ses clameurs. La voici, vautrée 
nonchalemment sous un grand bosquet de 
bouleaux blancs. Ses flots limpides et 
apaisés semblent un miroir couché dans 
un cadre de verdure. Et dans le silence 
profond de la forêt, le vainqueur s'endort 

— l'assoupissement d'une seconde, dans 
l'angoisse des prochains combats. De temps 
en temps des secours lui arrivent; de ra- 
pides torrents, échappés aux grottes téné- 
breuses, traversent en courant les tentes 



113 



des montagnes, et le cherchent et l'appel- 
lent de loin — et le Jiou les entend, les 
attire vers lui et les engloutit dans ses 
ondes, avidement. 

Par moments, les hautes parois s'écar- 
tent des deux côtés, ouvrant comme une 
large brèche à l'horizon. Toute la vallée 
s'emplit de lumière. Nos regards se per- 
dent extasiés par delà les lointains mon- 
ticules, qui se haussent sans cesse, esca- 
ladent le ciel, se chevauchant l'un l'autre. 
Mais le rideau se referme, et l'ombre nous 
enveloppe, sous l'étroite bande de ciel 
tendue aux échines des montagnes. Au 
bout d'une heure de route, nous voyons 
s'ouvrir à notre droite une belle éclaircie 
dans la forêt, au milieu de laquelle se 
trouve l'ermitage de Laïnitch — une pe- 
tite église avec quelques cellules, défen- 
dues par une clôture en troncs de sapin 
mal équarris — où sept à huit moines font 
leurs dévotions. 

— Ici, chez nous, on y est bien, me dit 
le prieur, on voit des fois passer une voi- 
ture, on voit un homme de temps en temps, 
on apprend ce qui se passe de par le mon- 
de — mais il y a un petit ermitage tout là- 
bas, loin dans la montagne, cela s'appelle 



— 114 — 

«A la Racoare» c'est à quatre heures d'ici, 
par des chemins affreux. Là-bas, dans cet 
endroit sauvage, dans ce désert, quatre moi- 
nes solitaires mènent la vraie vie d'ana- 
chorète, comme aux temps des Saints. 
Dès l'automne, ils s'approvisionnent chez 
nous de farine pour tout l'hiver, car si- 
tôt que les neiges commencent, il n'y a 
plus moyen de pénétrer jusqu'à eux. Ils 
restent là, les pauvres, à écouter la nuit, 
les loups qui hurlent à leur fenêtre. 

Il est midi. Les forêts fument, comme 
après la pluie. Infinies se dessinent sur 
l'horizon élevé les courbes des montagnes, 
avec leurs crinières traversées de lumière 
et des ceintures d'ombre aux lignes de 
jointure. Devant nous, le ruban gris de 
la route monte en pente douce, et con- 
tourne les sommets des rochers grandio- 
ses, en coupant à travers les taillis de hê- 
tres — et il accompagne le Jiou en insépa- 
rable, comme pour lui prouver que l'es- 
prit, la persévérance et le labeur de l'hom- 
me sont tout aussi puissants que ses ondes 
indomptées. On ne sait plus de quel côté 
regarder. De toutes parts vous sollicitent 
des paysages de plus en plus fantastiques. 



- 115 - 



Il serait assez des beautés et des mer- 
veilles de cette vallée, si on pouvait les 
disséminer largement sur toute l'étendue 
d'un pays, pour en faire un des ornements 




les plus magnifiques et les plus enchan- 
teurs de la terre. 

A partir du coude rocheux qui a nom: 
«Carligou-Caprei» (Le Crochet de la Chèvre) 
nous faisons à pied un bon bout de chemin. 
Sur les dalles attiédies des bords de la chaus- 
sée, des lézards dorés, couchés au soleil, clig- 
nent des yeux, ensommeillés, en écoutant le 
murmure berceur de l'eau et les chants des 
rossignols. Soudain, la vallée se rétrécit, 



116 



assombrie. Deux hautes montagnes de pier- 
re rapprochent au-dessus de nous leurs 
sommets anguleux. Entre eux s'ouvre un 
porche géant, sous les arcades duquel le 
Jiou passe majestueusement, en heurtant 
ses remous contre les rochers, dans un fra- 
cas de fanfare qui retentit longuement sous 
les voûtes de ce château des contes bleus. 

Nous faisons halte à la douane de Paiou- 
che. Il y a encore sept kilomètres jusqu'à 
la frontière. Mais la vallée est si étroite > 
qu'on n'a pu trouver, sur toute cette éten- 
due, un coin de terrain plane pour y bâtir 
la maison de douane plus proche de la 
frontière. Après dîner, nous continuons no- 
tre route le long de ce défilé ténébreux 
au fond duquel coule le Jiou, comme dans 
une rigole creusée dans le roc. De beaux 
ponts, taillés comme du marbre jettent la 
chaussée d'une rive à l'autre. 

A la frontière accourt, limpide et pressée, 
venant de Pest, la Polatischté, qui coupe 
à travers les hêtraies d'une vallée, pour 
se jeter dans le Jiou, sous le pont de pierre 
qui relie les rives de deux pays. Le soir, 
le douanier nous régale de truites fraîches 
et de gelinottes. 

Après le repas, nous flânons sur la route. 



— 117 — 

Dans le silence nocturne, le Jiou bruit plus 
fort. Des milliers de lucioles volantes, qui 
s'allument dans les ténèbres de la forêt, 
parsèment l'air de leurs gouttelettes de 
lumière bleue, et passent en essaims d'une 
rive à l'autre, en tissant, sur le miroir de 
l'eau, des toiles transparentes de rayons 
frémissants. On aperçoit, au loin, parmi 
les branches, les blancs contours du pont 
tendu entre les deux rives, au-dessus de 
la chute tumultueuse du Jiou. Heurtée 
contre les arêtes des rochers, l'eau se 
brise en nappes étincelantes; des pana- 
ches argentés, jaillis du bouillonnement 
des ondes précipitées, s'éparpillent dans la 
clarté lunaire. Et tout semble une vision 
d'un monde magique. Dans les profon- 
deurs de l'horizon, les montagnes décou- 
pent sur l'azur du ciel, leurs crinières ir- 
régulières. Les forêts dorment, au murmure 
des sources. Les étoiles clignotent, en ta- 
misant sur l'eau leur poussière lumineuse. 



118 — 



27. Sur les hauteurs du Paringue. 

De Païouche à Novatcbi, nous faisons 
une demi-journée. La route est large, 
droite, unie. Sur presque toute sa longueur, 
à partir de Boumbeschti, des arbres frui- 
tiers, rangés en file des deux côtés, in- 
clinent vers le voyageur leurs branches 
lourdes de fruits rafraîchissants. On dit que 
ce bienfait est dû à un prêtre de Polo- 
vratchi, lequel, au lieu des pénitences 
usuelles de génuflexions, de prières à la 
Vierge, et de jeûnes, imposait à chaque 
fidèle, pour le rachat de ses péchés, de 
planter un certain nombre d'arbres au bord 
du grand chemin — et sa parole fut loi. 

Vers midi, nous entrons à Novatchi — 
long village qui n'en finit plus, situé au pied 
des montagnes, dans la belle vallée du 
Gilorte. Les maisons blanches, couvertes d'é- 
chandole, se montrent de ci de là, étagées 
aux flancs des coteaux entourés de ver- 
gers. Au milieu du village passe le Gilorte, 
qui de ses ondes infatigables, met en mou- 
vement les moulins, les meules à foulon, 
et les scieries, dont le fracas retentit dans 



119 



les bois d'aunes qui s'étendent le long 
des bords de la rivière. Le soir venu, nous 
engageons des chevaux pour le lende- 
main, et faisons provision de vivres pour 
trois jours. 

Dès l'aube, nous nous mettons en route. 
Le village reste dans la brune. Après une 
heure de marche à travers une forêt de 
hêtres et de chênes, nous débouchons en 
pleine lumière. Sur la colline aride, cou- 
verte d'une herbe courte, et toute fen- 
dillée de chaleur, nos chevaux, haletant 
sous notre poids, affrontent bravement les 
montées. Deux garde-frontière, grands et 
bien pris, marchent auprès des chevaux. 
Leur pas est léger, égal, comme s'ils flot- 
taient à la surface du sol. — Un sentier 
étroit, laborieusement creusé, part du vil- 
lage du Novatchi et grimpe, en serpen- 
tant à travers les fondières et les ravins, 
rongés par les torrents, jusqu'à Titvélé. 
Là, nous mettons pied à terre, après cinq 
heures de route, et nous entrons dans la 
fraîche forêt de sapins qui recouvre, com- 
me un bonnet lourré, le sommet pointu de 
la montagne. 

Au milieu de cette forêt, traversée de 
sources, se trouvent quelques maisonnettes 



— 120 — 

de bois, séjour d'été pour les amateurs de 
de silence, d'air pur et de beaux paysa- 
ges. Nous goûtons pendant quelques heures, 
nous aussi, le charme de ce coin de pa- 
radis, puis nous repartons. A l'issue de la 
forêt, nous prenons à droite, et après une 
heure de laborieuse montée, nous faisons 
halte au sommet de la Papouscha, (la Poupée) 
montagne nue et solitaire, plantée au-dessus 
de Titvélé, ainsi qu'un pain de sucre. De- 
puis là, nous distinguons clairement, dans 
le large horizon qui s'ouvre autour de nous, 
les crinières des montagnes, telles qu'elles 
s'étagent dans le lointain: Au nord et à 
l'ouest, nous entourent les pics dénudés 
de Voulcane, qui sortent tout au fond, des 
flancs de l'Osléa, et viennent en mouton- 
nant, jusqu'à la gorge du Jiou, où commen- 
cent à s'élever et à s'enchaîner les bosses, 
de plus en plus hautes, du Paringue* Ce 
majestueux sommet, jadis recouvert de 
glaces, dont la neige lentement fondue a 
laissé sur les «Zanoadjélé» (excavations) 
de Gaouri, des troupeaux de blanches ro- 
ches arrondies par le frottement de l'eau, 
avec, parmi elles, des lacs bleus et de mer- 
veilleuses cascatelles de torrents, qui font 
de cette montagne l'une des plus belles 



— 121 — 

parures de nos Carpathes. Au fond, de 
l'ouest à l'est, s'alignent comme des senti- 
nelles les cimes géantes: Comanda Prisloa- 
pélor, Grivélé, Mândra qui s'élève à une 
hauteur de plus de 2500 mètres, Grouiou, 
Pâclicha, Piatra-Taïata. 

Au delà, du Mohor, les bosses du Pa- 
ringue se divisent en deux chaînes qui 
saisissent entre elles le cours du Lotrou 
à sa naissance, le confondent, un peu plus 
loin, avec celui de la Lotritza, et les entraî- 
nent tous deux à la dérive à travers la 
vallée, en les heurtant contre les rocs, jus- 
qu'au delà de Brézoï, où le Lotrou se jette 
dans l'Olte. Ce n'est qu'au midi que le re- 
gard trouve une échappée, et s'enfonce 
dans le lointain lumineux des vallées. Par 
cette brèche de lumière, on distingue, étin- 
celantes à la lueur du soleil, comme des 
tessons de miroir, au loin, au fond de l'ho- 
rizon, un groupe de taches argentées, ni- 
chées toutes ensemble: C'est là qu'est Tir- 
gou-Jiou. Nous reprenons notre route par 
l'autre versant de la Papoucha et débouchons 
enfin dans une vaste prairie couverte d'une 
herbe fine, sèche, et glissante. 

Jusqu'à la tombée du jour, nous avan- 



122 



çons en rase campagne. Tout autour de 
nous, se déploie le grandiose panorama 
de la montagne. Par ci par là, on aper- 
çoit des troupeaux de moutons éparpillés 
aux cimes éclairées des coteaux; des sour- 
ces aux luisants d'acier ourlent les lisiè- 
res des forêts. Et pas un bruit; pas mê- 
me une fumée qui s'élève dans le large 
désert de l'horizon. Les deux garde-fron- 
tière observent sans cesse le soleil — leur 
horloge et guide parmi ces collines dé- 
pouillées, sans route tracée, ni abri. Nous 
sommes descendus au creux de la vallée, 
et nous traversons maintenant une forêt 
de mélèzes. La forêt est épaisse et les 
pentes escarpées. Nous mettons pied à 
terre, et menant nos chevaux en laisse, 
nous escaladons, à grand'peine, les sen- 
tiers confus et sombres, à travers les ro- 
ches éboulées, et les troncs d'arbres ren- 
versés par la foudre, allongés pêle-mêle, 
comme des cadavres de géants après quel- 
que monstrueux combat. Il commence à 
faire nuit, et nous n'en finissons pas de 
marcher à l'aveuglette. A travers le tail- 
lis sans fin nos yeux cherchent avidement 
une lueur quelconque. Le silence des gar- 
des nous paraît inquiétant. 



- 123 — 

— Nous nous serons égarés, Néa Ghéor- 
ghé! 

— Allons donc; nous voici rendus! 
D'en haut, de loin, on perçoit un a- 

boiement de chien, puis d'autres. Devant 
nous quelque chose blanchoie^ comme une 
lucarne, une éclaircie de lumière, à la li- 
sière de la forêt. Nous gravissons encore 
un monticule, et nous voici dans une lar- 
ge clairière au sommet du Mohor, où nous 
trouvons un abri pour la nuit dans la ber- 
gerie de Iordaké. 



28. Sur la eîme du Mohor. 

C'est le point du jour. Les bergers 
préparent leurs seaux à traire. Les mou- 
tons à l'issue du parc, se bousculent en 
bêlant. Les vallées sont noyées de brouil- 
lard. Les forêts, les pics des montagnes 
semblent flotter dans l'air. Au loin, vers 
la gorge de l'Oltetz, on voit poindre, au 
ras du ciel, la blanche clarté de l'aube, et 
les nuages argentés prennent, sur les bords, 
des teintes rosées. 

De ce côté, l'horizon s'éclaircit et les 



— 124 — 

collines semblent empourprées comme au 
reflet d'une flamme. Une lueur rouge s'al- 
lume à la ligne de rencontre du ciel avec 
la terre. Lentement se hausse le disque 
du soleil éclatant et rond. Les brumes se 
dispersent. Les plateaux verdoyants, em- 
perlés de rosée, semblent parés de dia- 
mants. 

Nous enfourchons nos montures, et re- 
prenons notre route, le long de la crête 
du Mohor, en allant vers la Piatra-Taïata 
(Pierre-Coupée). 

Comme dans un merveilleux panorama 
se déploient maintenant à nos yeux les 
contours des Carpathes, aux cimes cou- 
ronnées de rayons, aux sombres et pro- 
fondes vallées coupées de rapides torrents, 
et ombragées de forêts séculaires. Je con- 
temple extasié, les faîtes rocheux qui se 
dressent vers le ciel, comme de majes- 
tueuses tours de forteresse, et ma pensée 
me reporte aux siècles enfuis, au passé 
orageux de notre race. De combien de 
dangers ne nous ont-elles pas délivrés, au 
temps jadis, ces montagnes et ces forêts! 
C'est là, dans ces citadelles bâties par la 
main de Dieu, que trouvèrent un refuge, 
pendant près de mille ans, nos ancêtres, 



— 125 — 

alors que dans nos plaines, se succédaient 
les torrents de barbares, alors que les 
peuples sauvages de l'Asie se ruaient en 
meutes vers nous, et se poussaient les 
uns les autres à l'assaut de l'Europe, en 
pillant les villes, et en laissant le désert 
partout où ils passaient. C'est dans ces 
montagnes qu'ont pris corps l'unité et- la 
puissance de la race roumaine. C'est elles 
qui furent notre bouclier et notre sauve- 
garde aux jours de terreur, le sanctuaire 
inviolé où se conservèrent si pures les 
croyances, le parler et les coutumes de 
notre race. Dans ces retraites mystérieuses, 
à jamais défendues par les sentinelles de 
nos Carpathes, planent les ombres de nos 
ancêtres, d'avant la première colonisation. 
Ici, dans le murmure des sources et le 
frémissement des bois, a retenti, pour la 
première fois, notre belle doïna, et il n'est 
pas de ruisseau, pas de prairie auxquels 
ne se rattache un souvenir cher à notre âme; 
pas de cime de montagne, dans toute 
cette contrée, qui n'ait sa légende et son 
chant. 

Plus tard, lorsque les invasions eurent 
cessé et que nos pères furent redescendus 
dans les plaines, chaque fois qu'un dan- 



— 126 — 

ger nous menaçait, les montagnes nous 
accueillaient de nouveau dans leurs refu- 
ges; et malheur à l'ennemi qui s'aven- 
turait à notre poursuite dans les remparts 
de nos forteresses! Le jour où Charles Ro- 
bert, l'orgueilleux roi de Hongre, lança ses 
armées dans les plaines de l'Olténie et, 
devant l'offre pacifique du bon Voévode 
Alexandre-Bassarab, répondit insolemment 
que «Alexandre n'est que le gardien des 
moutons du roi de Hongrie, et que ce- 
lui-ci le traînerait par la barbe hors de sa 
tanière» — les Roumains attirèrent, petit à 
petit, l'ennemi dans une gorge étroite et 
ténébreuse des monts du Gorje, et sou- 
dain, comme par enchantement, les ro- 
chers se mirent à dégringoler des hau- 
teurs, avec un fracas assourdissant; et toute 
la superbe armée hongroise, écrasée et 
mise en déroute sous cette grêle de blocs 
de pierre, trouva la mort au fond du 
précipice. Et au cours des centaines d'an- 
nées qui se sont écoulées depuis, que de 
fois ont retenti ces forêts et ces vallées, au 
son du cor de nos vaillants garde-fron- 
tière ! 



— 127 



29. A Novatehi. 

]\ous voici sur la Piatra-Taïata à une 
altitude de plus de 2,200 mètres. Dans 
le lointain, les montagnes arrondies pa- 
raissent des taupinières, et les forêts de 
sapins, des taches d'encre. Un vent froid 
mêlé de neige fondue, souffle du nord, 
et couche sur les genêts les blanches 
traînées de nuages. Comme le temps varie 
subitement! Tantôt il fait du soleil, tan- 
tôt tout s'assombrit. Les éléments sont 
en guerre, comme aux giboulées de Mars. 
Le silence et la solitude où nous nous trou- 
vons, les vallées escarpées que nous avons 
parcourues, les spectacles merveilleux et 
si variés qui ont glissé sous nos yeux, — 
tout semble éloigner de nous le monde 
d'où nous sommes partis, et un sentiment 
d'angoisse, d'inquiétude, semble envelop- 
per notre désir et notre impatience de nous 
retrouver au plus tôt à Novatchi. Nous 
regagnons la vallée en suivant les rigoles 
creusées par les torrents, et après deux 
heures de descente, par des précipices et 
des fourrés interminables, nous arrivons à 
la source du Gilorte, sous la Coasta-Pié- 



— 128 — 

troasa (Côte Pierreuse) où nous prenons 
tout droit à travers les blocs de pierre, du 
lit raviné de la rivière. 

Le soir, tard, fatigués, nous arrivons à 
Novatchi. 

Le lendemain, dimanche, grande réu- 
nion de danse au cabaret du milieu du 
village. Quelles fraîches et belles figures 
ont ces gens de Novatchi ; comme leur 
mise est soignée, et comme leurs paro- 
les, leurs regards, leurs gestes sont em- 
preints de dignité. Ni les fards, ni les co- 
tonnades imprimées de nos villes, n'ont 
réussi à pénétrer chez eux. Les chemises 
blanches brodées de couleurs et de paillet- 
tes, les longs voiles de tête rayés de gaze 
de soie blanche, les casaques fleuries de 
broderies, et les courtes vestes frangées, 
les tabliers de laine noire à rayures rouges, 
les étroites ceintures toutes brodées de 
perles multicolores, les pantalons des hom- 
mes en épais drap blanc (soutaché de noir) 
tout cela est tissé et façonné par nos pay- 
sannes. Et comme il sied au Roumain, 
ce costume si propre, si simple et si beau! 

Les femmes se coiffent en chignon et 
se couvrent les cheveux d'un voile long jus- 
qu'à terre. D'ordinaire, elles ne dansent 



— 129 — 

point, mais se tiennent debout à l'écart, 
à regarder la danse. Les jeunes filles tres- 
sent leurs cheveux en nattes entremêlées 
de rubans et de fleurs des champs; au 
cou, elles portent des colliers à plusieurs 
rangs de perles de couleur, et à la cein- 
ture, un brin de basilic — la fleur d'amour. 
Debout au milieu de la ronde de dan- 
seurs, deux jeunes paysans de Novatchi 
jouent, l'un du violon, l'autre de la cobza l ) 
Autour d'eux, en cercle large, se meut lente- 
ment, en un doux balancement, l'ances- 
trale «hora», danse calme, posée, où viennent 
prendre leur place même des hommes d'un 
certain âge, parfois des vieillards à barbe 
blanche, histoire de se souvenir un peu du 
temps de leur jeunesse. A la campagne, 
la hora est la base de toute réunion de 
danse. Elle incarne, dans l'imagination du 
peuple, ainsi que dans les chansons popu- 
laires, la paix, la fraternité, l'union de tous 
en une même pensée — c'est une danse 
ancienne, qui date de l'origine de notre 
peuple, et elle est restée identique à elle- 
même dans toutes les contrées habitées par 



l ) Sorte de guitare dont on pince les cordes à l'aide 
d'un tuyau de plume. 

9 



130 



les Roumains. Les autres danses, «le Brîoul» 
(la «Ceinture») la «Serbe» la «Casaque» la 
«Batouta» la «Tournée« la «Comme à Bréa- 
za» etc)... peuvent s'altérer et varier selon les 
localités. Les unes sont orageuses, toutes 
de mouvements rapides et brusques, avec 
des enlacements et des tournoiements ver- 
tigineux qui semblent figurer une lutte, un 
rapt, une fuite. 

Un charme étrange ont ces «cris» ou 
«clameurs» moitié parole, moitié chant, que 
modulent d'une voix prolongée, au rythme 
de la danse, les gars les plus enjoués du 
village. C'est ici, à la danse, qu'ils expri- 
ment à voix haute, leur désir ou leur dou- 
leur intime, en courtes strophes, tantôt com- 
posées par eux, tantôt modifiées selon les 
circonstances; les unes douces et tendres, 
pour une fiancée aimée : 

«Glisse, glisse, navette légère, 
Si tu sais que tu m'es chère; 
Glisse, glisse, navette en bois, 
Si tu sais que tu es à moi; 
Tourne, tourne sur toi-même, 
Si tu sais filer la laine, 
Tourne, tourne sur deux pieds, 
Si toile neuve sais tisser!» 



131 



D'autres, plaisantes et satiriques, pour 
railler les filles malhabiles aux travaux du 
ménage : 

«A Valtchélé, les jeunes filles 
Lavent les chemises dans les écuelles, 
Et les sèchent sur les grilles; 
Les chiens aboient après elles: 
Elles les tendent tout au bout, 
Les chiens hurlent comme au loup!» 

D'autres narquoises et impitoyables en- 
vers celles qui ne songent qu'au plaisir et 
négligent leur maison: 

«Au métier je ne sais tisser; 

«Je ne m'empresse que pour danser!» 

ou bien : 

«Chez la belle qui aime danser, 
Dans les coins, les tas de fumier ; 
Chez la belle âpre à danser 
Lave l'écuelle, toi Minet !» 



— 132 — 

30. be Monastère et la 

grotte de Polovratehi. 

jR la tombée du jour nous partons pour 
Polovratehi, et franchissons les collines qui 
longent le pied de la montagne. Le temps 
est beau, la route bonne. Après environ 
une heure de montées et de descentes à 
travers les champs de maïs, nous arrivons 
au village de Baïa-de-fer, situé sur une côte 
argileuse, trouée de fosses, vestiges des 
mines d'où Ton extrayait autrefois le fer 
nécessaire au pays. De là nous descendons 
dans la profonde vallée de l'Oltetz, dont nous 
remontons le lit, pendant un moment: La 
rivière coule rapide et bruyante, à travers 
une clairière d'aunes élancés et minces, 
dont les branches penchées couvrent la rou- 
te d'une voûte de ramures. Nous passons le 
gué et gravissons obliquement la berge 
gauche qui est abrupte et haute, puis nous 
débouchons en haut sur un plateau large 
et uni, où est situé le village de Polovratehi. 
Le monastère, où nous trouvons un abri 
pour la nuit, est bâti à l'écart, tout au fond, 
à la lisière d'un bois, au point où l'Oltetz 



— 133 — 

sort de la montagne. Une vieille muraille 
de brique mêlée de pierres sert de clô- 
ture à ce calme asile, où sept moines vi- 
vent en ermites. Une cour étroite envahie 
par l'herbe, au milieu la petite église, édi- 




Le monastère Polovratchi. 

fiée en 1704 par le seigneur Dantchïou Pa- 
raïanou; dans le parvis, sur le mur de la 
façade, on voit peint l'enfer — épouvante 
des pécheurs; et près du portail, sur le 
montant de droite, est écrit, en lettres ar- 



134 



chaïques de la main de Toudor Vladimires- 
cou: «Je suis venu, moi, l'esclave du Sei- 
gneur, en ce saint et divin monastère, au 
temps de mai 1821, aux jours d'Alexandre 
Ipsilante, Voévode. Le Slougère l ) Vladimi- 
rescou». 

Tout autour, des cellules vieilles, basses, 
dont quelques-unes abandonnées et en rui- 
nes; l'aile qui donne sur l'Oltetz est plus 
élevée, plus imposante; elle aligne contre 
une galerie extérieure qui forme balcon, 
les appartements du prieur et de la mai- 
son hospitalière, dont les petites fenêtres 
regardent, comme des yeux de vieillards, 
les deux hauts mélèzes magnifiques, qui 
se dressent en face de l'église: puissants et 
indifférents aux années qui s'écoulent, ils 
lèvent vers le ciel leur riche parure de ra- 
meaux éternellement verts, tandis qu'au- 
tour d'eux tout vieillit et se délabre. 

Le lendemain, de bonne heure, nous 
partons pour la grotte. Nous grimpons, 
environ une demi-heure, depuis le cœur 
du monastère, sans quitter le défilé de l'Ol- 
tetz. Un étroit sentier tortueux nous mè- 
ne à travers les crevasses de la paroi de 



*) Slougère — titre de petite noblesse. 



— 135 — 

gauche; nous longeons au bord des pré- 
cipices d'étroites corniches de pierre, où 
nous avançons à grand'peine en nous agrip- 
pant, par moments, des deux mains aux 
saillies des rochers; en bas, sous nos pieds, 
à des profondeurs vertigineuses, mugissent 
les remous de l'Oltetz. L'entrée de la grotte 
est large et semblable au parvis d'une 
grande église creusée dans le roc. Le moine 
qui nous accompagne allume un cierge et 
marche lentement devant nous. A la fai- 
ble lumière, qui danse sur les parois som- 
bres et humides de la caverne, nous aper- 
cevons une merveilleuse richesse de sta- 
lactites et de stalagmites, lourdes franges 
de pierre, pendues au plafond comme au- 
tant de glaçons, prêts à s'unir à d'autres 
qui poussent de bas en haut — étonnante 
création de la goutte d'eau, qui, filtrant 
parmi les roches, au cours de mille et 
mille ans de patience, sculpte le granit, 
polit la pierre, et la façonne à son gré. 
Nous avançons pendant plus d'une demi- 
heure dans cette cave géante, aux voûtes 
qui retentissent de terrible façon au bruit 
de nos pas et de nos voix, aux murs som- 
bres, d'où semblent prêtes à se détacher 
toutes sortes de visions fantastiques: dra- 



— 136 — 

gons enroulés autour des roches éboulées, 
tronçons de corps mutilés, bras tendus 
dans l'ombre, animaux diftormes, mons- 
tres qui vous regardent d'un air mena- 
çant du fond de leurs niches ténébreuses, 
visages humains moulés sous un voile de 
pierre... 

Y en a-t-il encore pour longtemps, mon 
père?» 

— Ehé ! mon petit monsieur, nous mar- 
cherions des journées entières, que nous 
n'en verrions pas la fin! J'ai entendu dire 
aux anciens, que la grotte traverse de part 
en part deux chaînes de montagnes, et 
débouche tout là-bas, en Transylvanie!» 

L'idée que nous pourrions nous égarer, 
rester sans un rai de lumière dans cette 
effrayante excavation suintante, nous coupe 
l'envie d'aller plus loin. Et comme il nous 
semble long, d'une angoissante longueur, 
ce retour en arrière! Le moine nous con- 
te qu'aux temps jadis, se trouvait ici le 
temple des païens, et, comme s'il l'avait 
vu de ses yeux, il nous retrace comment 
Zamolxis, le dieu des Daces, habitait cette 
cachette; et comment, un jour, il se mé- 
tamorphosa de vieillard en jeune homme, 
pour aller inspirer à son peuple le cou- 



- 137 - 

rage dans les combats; et comment en- 
fin, lorsque les Romains eurent pénétré 
jusqu'ici et que héros contre héros se fu- 
rent mesurés, le dieu, ayant vu la perte 
et la ruine de son peuple, dans la dou- 
leur de la défaite, ferma les yeux et de- 
vint esprit; et comment à la même mi- 
nute, un terrible ouragan se déchaîna sou- 
dain, tel que les éléments en furent bou- 
leversés et que sortant de leur mêlée, le 
monde se clarifia sous une forme nou- 
velle, avec d'autres peuples et d'autres 
lois. Et c'est d'alors que nous datons, 
nous autres Roumains, âme neuve et en- 
flammée, conçue aux jours d'orage, au 
choc sonore des boucliers, au siflement des 
flèches — tandis que les gouttes qui suin- 
tent et filtrent encore aux fentes des ro- 
chers ne sont que les larmes de Zamolxis.» 
Enfin!... quand nous nous retrouvons en 
pleine lumière, il nous semble ressusciter 
des morts! Dehors, c'est le soleil. Les fo- 
rêts fument. Une douce odeur de résine 
embaume l'air tiède. Dans la vallée tonne, 
comme un galop de chevaux emportés, 
la course effrénée de l'Oltetz. Tout en haut, 
dans l'éclaircie bleue du ciel, tournoie, len- 



— 138 



tement, en larges cercles, de plus en plus 
larges, un vautour aux ailes éployées. 



31. Dans le Viltehéa. 

Vers le mitan du jour, nous reprenons 
notre voyage par une route unie, jetée 
en travers de ces collines qui dévalent au 
pied du Paringue, et s'étendent oblique- 
ment entre POltetz et l'Olte, jusqu'aux plaines 
de Romanatzi. Vallées et collines sont no- 
yées par l'ardent soleil de Juillet; pas un 
souffle d'air ; l'herbe et les touffes pous- 
siéreuses qui bordent le chemin, se fanent 
comme à l'approche d'une flamme. Au loin, 
les chaumes étincellent. Sur les pâturages 
découverts, les brebis se pressent en grou- 
pes, le museau à terre, tassées les unes 
contre les autres, pour se faire un peu 
d'ombre. Pas un flocon de nuage au ciel, 
le firmament semble brûler au dessus de 
nous. L'air vibre de chaleur accablante, 
et nos yeux ont mal, de tant de lumière. 
Dans un nuage de poussière, poursuivis 
par une meute de chiens qui nous asourdis- 
sent, nous traversons le village de Fomé- 



139 — 



teschti, et nous arrivons, à la tombée, du 
soir, dans le bourg de Horèze, posé sur 
le versant des Oursani, avec ses petites 
boutiques rangées des deux côtés de Tuni- 




que rue. Nous marchons encore une demi- 
heure, entre des collines boisées, et nous 
arrivons au monastère d'Horèze, fondé par 
la famille des Brancovanes, vers la fin du 
seixième siècle. 

Nous sommes maintenant au milieu du 
district de Viltchéa, la parure de la su- 
perbe Olténie, et l'une des plus belles ré- 
gions de notre pays. Nombreux et mer- 



— 140 — 

veilleux sont les spectacles qui s'offrent au 
voyageur dans le Viltchéa. Ce n'est qu'en 
traversant ses vallées enchanteresses, om- 
bragées de vergers, coupées de rapides tor- 
rents, couvertes de moissons opulentes, ce 
n'est qu'alors que l'on peut comprendre le 
soin extrême que mettaient à bâtir leurs 
demeures, et l'amour sacré que ressentaient 
pour leur domaine, ces anciens seigneurs 
terriens qui, dans leurs donjons élevés, s'en- 
touraient de remparts, comme dansune place- 
forte, et qui, aux jours de péril et d'inva- 
sion, rangeaient la charrue sous le hangar, 
verrouillaient leurs portes de fer, et le mous- 
quet en main, s'embusquaient aux créneaux. 
Mais les propriétés d'autrefois sont aujourd'- 
hui divisées; les terres, émiettées selon la 
multitude des bouches; et les donjons — 
les petits châteaux des habitants de Vilt- 
chéa — sont tombés en décombres. Au- 
jourd'hui, le descendant de l'ancien seig- 
neur terrien, resté maître d'un lopin grand 
comme la main, le boyard «ceint d'une corde 
de tilleul» glisse contre sa poitrine, une 
galette de polenta, entre la peau et la che- 
mise, et monte, à poil, un cheval qui n'est 
plus qu'une ombre. Néanmoins, la misère 
n'a pu l'abattre, et quelque pauvre qu'il soit, 



— 141 — 

jamais il n'entrera au service de personne; 
et si vous lui demandez d'où il est natif, 
il repoussera sur la nuque son bonnet de 
fourrure et répondra fièrement: «Je suis de 
Viltchéa» comme si tout le district était à 
lui! Et en vérité, il y a de quoi s'enorgueil- 
lir. Ces riches pans de terre qui descen- 
dent des sommets de Plataneschti, com- 
me une longue et lourde draperie aux lar- 
ges plis, la nature les a comblés, à pleines 
poignées, de toutes les beautés et de tous 
les trésors dont la terre roumaine est do- 
tée. Du pain et du sel — l'antique sym- 
bole d'hospitalité et d'opulence, dans notre 
pays, — il y en a, dans le Viltchéa, de quoi 
rassasier un peuple. Tout le long de la 
vallée de l'Oit, à partir des Ocné, on ne 
voit que champs de blé, pâturages, et vas- 
tes étendues de maïs. Plus bas, au seuil 
même du district, sur la route qui vient 
de Romanatzi, la vue s'ouvre droit sur des 
collines couvertes de vignes, les célèbres 
vignobles de Dragachani ; des forêts de 
noyers séculaires et de pruniers ornent les 
coteaux, à perte de vue. Toute la con- 
trée, en remontant depuis l'embouchure de 
la Tchernichoara, entre l'Oltetz et l'Olte n'est 
qu'un jardin enchanteur, aux vallées tra- 



142 



versées de cours d'eau limpides, aux prés 
fleuris longeant la lisière des bois, aux riants 
villages posés sur les bords des rivières, 
aux routes blanches et unies, tendues, com- 
me des rayons de lumière, aux flancs ver- 
doyants des collines. Et cette richesse de 
paysages ravissants, les trésors et les beau- 
tés de cette terre bénie ont fini par fa- 
çonner au paysan de Viltchéa, un carac- 
tère plus affiné que celui de ses pareils. 
Dans son regard éveillé, dans sa mise soig- 
née, sa démarche fière, poitrine en dehors 
et front haut, dans son parler sensé et dé- 
gourdi, dans la façon dont ils vous accueille 
et vous donne l'hospitalité entre ses qua- 
tre murs, il y a quelque chose de la douce 
majesté de la nature environnante, de la 
générosité large de cette terre où il vit, 
et de l'air pur et sain qu'il y respire. Dès 
sa première parole dès le «bon jour» qu'il 
vous adresse, on sent que l'on a affaire à 
un brave homme, toujours prêt à vous don- 
ner un bon conseil, ou un coup de main 
au besoin; et tout cela, sans aucun calcul, 
ni espoir de récompense, pour le simple 
plaisir de rendre service à quelqu'un. Et 
quelle satisfaction l'on ressent, à voir com- 
bien le paysan de Viltchéa aime toute chose 



143 — 



qui fait partie de son petit domaine; com- 
me il cherche à l'embellir, à mettre en cha- 
que objet un peu de son âme, de son goût 
et de son habileté; un peu du talent de 
ses mains artistes et patientes. Je m'étais 
arrêté devant une maison de paysan dans 
la vallée de Tchernéa, et je regardais avec 
une vraie jouissance la porte-cochère — une 
lourde porte en chêne, toute ouvragée de 
délicates sculptures, comme celles dont on 
ornait, aux temps anciens et bénis, les por- 
tails des saintes églises». 

— Qui donc a fait cette porte si belle ? 
demandai~je au jeune maître de la maison 
qui nous priait avec insistance d'entrer nous 
reposer chez lui. 

— Oh, il y a longtemps!... elle faisait par- 
tie de la maison des anciens.... c'est un on- 
cle à mon père qui l'a faite de ses mains.... 
Ilié Rotarou était son nom. 

— On ne fait plus de choses de ce genre, 
de nos jours. 

— Oh, tout de même; chez nous, on en 
fait. Nous travaillons, par ci par là, comme 
nous pouvons... 

Et il nous fit entrer chez lui, et nous 
montra un métier à tisser, un à broder, une 
quenouille, ainsi qu'une foule d'autres us- 



— 144 — 

tensiles, tous faits de sa main, et ornés de 
toutes sortes d'arabesques ciselées dans le 
bois, comme par le plus habile des ar- 
tistes. 

Et avec quelle touchante simplicité il 
nous disait, souriant de notre étonnement: 
— Tout cela, c'est l'hiver que nous le fai- 
sons quand il n'y a pas d'ouvrage aux 
champs... Nous restons là, devant l'âtre, 
et nous tailladons tantôt ci, tantôt ça, his- 
toire de faire passer le temps, sans rester 
les bras ballants... A dire vrai, on file au- 
tant avec une quenouille toute simple... 
mais voilà, il semble que les doigts aillent 
plus vite quand ils tiennent un outil qui 
est beau, et puis, je ne saurais pourquoi, 
mais l'ouvrage aussi est mieux fait... En- 
suite, l'objet reste à nos fils, plus tard, 
et les fait se souvenir de nous, comme 
nous faisons nous autres, pour cet oncle 
à mon père; chaque fois que nous regar- 
dons sa porte-cochère, c'est comme si nous 
le voyions, lui... 

Ce besoin de lier sa vie à une petite 
chose qui demeure après soi, et que vos 
fils regarderont avec amour, lorsque vous 
ne serez plus — ce tendre geste des bras 



145 — 



tendus par celui qui s'en va, vers ceux 
qui vont venir, n'est-ce point là un indice 
de sentiments affinés, d'une bonté large, 
élevée, que le paysan de Viltchea semble 
respirer avec l'air vivifiant des vallées et 
des forêts qui l'environnent? 



32. Dans les gorges de la Bistritza. 

En montant à partir du monastère de 
Horèze, le passage devient de plus en plus 
sauvage, les vallées de plus en plus étroites 
et abruptes; les silhouettes des collines 
noires de forêts, s'enchevêtrent, se chevau- 
chent et ferment l'horizon de toutes parts. 
Si profond, si religieux est le silence, que 
l'on n'avance qu'avec précaution, comme 
dans la crainte de réveiller, au bruit de 
son passage, Dieu sait quels êtres légen- 
daires, endormis depuis mille ans dans la 
paix de ces solitudes. Après avoir suivi, 
une heure environ, une route immense, à 
travers des taillis et d'obscurs défilés, on 
entend soudain un bruissement, un glou- 
glou de sources, comme si une digue s'é- 
tait subitement aplanie sur le chemin des 

10 



— 146 — 

flots impatients, — la vallée s'élargit, les fo- 
rêts s'écartent, et un paysage inattendu, 
d'une beauté indicible, apparaît à nos yeux. 
En haut, sur la corniche de la montagne 
en face de nous, apparaissent, parmi les 
arbres, les tourelles du monastère d'Ar- 
nota, sanctuaire où repose la dépouille du 
bon et pieux prince Matei-Bassarab. En 
bas, au pied de la montagne, et sur la 
rive droite de la Bistritza, s'étale une su- 
perbe prairie, au milieu de laquelle s'élè- 
vent les murs gris du monastère de Bis- 
tritza, belle et imposante construction, fon- 
dée il y a quatre cents ans par Barbou 
Craïovéanou, seigneur de Craiova, l'un des 
piliers de la fameuse famille des Parvou- 
leschti, dont nos princes-régnants, aux temps 
jadis, briguaient l'alliance, pour la plus 
grande défense et sûreté de leur trône. 

A partir de ce point, Pon ne peut con- 
tinuer la route qu'à pied. A peine hors 
du monastère, on entre dans la gorge de 
la Bistritza, dans le domaine des gouffres 
et des précipices; la montagne du haut en 
bas est fendue, et, au fond de cette cre- 
vasse, entre de hautes parois de roc, se 
précipite la Bistritza, en heurtant violem- 
ment ses remous contre les pierres, avec 



147 — 



un fracas assourdissant. Dans la paroi de 
droite, à une hauteur vertigineuse au-des- 
sus du torrent, s'ouvre la grotte de Saint- 
Grégoire. Un petit sentier aux marches 
taillées dans le granit, conduit à travers 
la gorge, en longeant la crête du mont, 
jusqu'à l'ouverture d'une étroite tanière, 
où l'on se faufile à grand'peine; après quoi, 
on rampe dans les ténèbres environ quel- 
ques minutes, jusqu'à une voûte élevée, 
qui reçoit un peu de *jour du dehors, à 
travers les interstices du rocher de droite; 
on descend ensuite sur des éboulis de 
rocs, jusqu'au parvis de la grotte, à la cha- 
pelle de Saint-Grégoire; ici prennent nais- 
sance deux profonds caveaux ténébreux: 
l'un nommé «des chauves-souris» où, en 
vérité, ces bêtes nocturnes prennent leurs 
ébats en toute liberté, comme dans leur 
domaine propre, — l'autre est nommé «de 
la cellule», il vous mène, à travers mille 
zigzags, jusqu'à une petite cellule abandon- 
née, dont les images saintes sont effacées 
par le temps, et dont les murs enfumés 
sont couverts d'anciennes inscriptions — tra- 
ces laissées par les ermites qui, retirés du 
monde, avaient de bon gré muré leur vie 
dans ces tombeaux humides et sombres. 



— 148 — 

Toutes les montagnes, dans cette région, 
sont creusées et trouées par les cours d'eau. 
Des sentiers étroits et périlleux longent 
le bord des abîmes, dont le regard a peur 
de sonder la profondeur. Par moments, le sol 
résonne sous les pas, comme une voûte. 
On voit, tout en haut, des rochers géants 
surplombant la paroi, comme prêts à s'a- 
bîmer soudain. Les arbres rabougris, es- 
tropiés, aux branches difformes, apparais- 
sent aux fentes des murs de granit. On se 
croirait dans un monde en décombres, dé- 
vasté par quelque grand désastre. Seule, 
la voix des flots victorieux retentit com- 
me une fanfare, dans le silence et l'immo- 
bilité de tant de ruines. 



33. Rimnieou~Viltehea. 

Lta vallée de l'Olte. 

Depuis le lieu où la Bistritza prend sa 
source, au pied du mont Valéane, on fait 
trois heures de montée vers l'est, à tra- 
vers les forêts qui dévalent des cîmes du 
Paringue, avant d'arriver à la gorge de 



— 149 — 

Retchéa, au seuil de laquelle s'ouvre la 
fantastique grotte de Stogou. On escalade 
laborieusement un long éboulis de pierrail- 
les en gradins, jusqu'à cette grotte à l'en- 
trée large, triangulaire, où pend une sta- 
lactite presque de la taille d'un homme : 
merveilleux ornement qui semble suspendu 
exprès en ce lieu, pour vous préparer aux 
splendeurs étranges qui restent à voir plus 
loin. En effet, après vingt pas à peine, dans 
l'étroit passage, on se trouve au milieu 
d'une immense salle voûtée, au plafond et 
aux parois de laquelle pendent des mil- 
liers de stalactites polies et transparentes, 
candélabres, calices couverts d'un voile 
de pierre, hautes franges et draperies de 
dentelle, où glissent, le long des plis, des 
gouttes d'eau («du lait de pierre») qui 
coulent jusqu'aux sommets des stalag- 
mites aux formes variées, dressées du 
sol vers les merveilles de la voûte. Au 
fond de la caverne on trouve des crâ- 
nes d'ours, des ossements, dispersés depuis 
qui sait combien de siècles. 

Le long de la paroi de droite glisse 
lentement une source au scintillement ar- 
genté, qui éparpille ses flots limpides comme 
un réseau de lumière, sur les dalles d'al- 



— 150 — 

bâtre poli; des deux côtés s'ouvrent d'é- 
troits caveaux; des souterrains tortueux vous 
mènent jusqu'aux profondeurs ténébreuses 
de la montagne, où l'on avance en tâton- 
nant — de plus en plus lentement, plus 
prudemment — et une angoisse étouffante 
vous opresse ; comme un enfant laissé tout 
seul dans les ténèbres, on commence à écou- 
ter anxieusement le silence de la solitude, — 
et le désir de la clarté du jour vous tire en 
arrière. 

A la tombée du jour, nous descendons 
dans le village d'Olaneschti, renommé pour 
ses sources thermales, et le marbre de ses 
carrières. Le lendemain matin, nous som- 
mes à Rimnicou-Viltchéa. La ville s'étage, 
disséminée sur un coteau en pente douce, 
à droite de l'Olte. De nombreuses églises 
dressent, parmi les arbres, leurs tours étin- 
celantes; les vieilles maisons, blotties sous 
leurs larges toits noircis par les pluies, sem- 
blent enfoncées dans les souvenirs de l'heu- 
reux temps de jadis. Au fond, la colline 
de Capéla ferme la vue sur les monts; au 
nord, se trouve l'Evêché, établi en ce lieu 
vers la moitié du quatorzième siècle; en 
face, vers le midi s'étend «le clos» — le jar- 
din public de la ville. En débouchant de 



— 151 — 

Rimnicou-Viltchéa par la route qui monte 
vers le Riou-Vadouloui, on aperçoit à sa 
gauche Tchétatzouia, petit ermitage planté 
au sommet d'une colline haute et pointue > 
lieu propice au guet et à la défense, aux 
époques d'orageuses invasions. C'est ici que 
Radou d'Afoumatzi et son fils Vlad furent 
pris et tués par les boyards révoltés, sous 
la direction du grand ministre Néagoé, 
et du Maréchal du Palais Dragane, en 
1529. En face de Tchétatzouia, à l'autre 
bout de la ville, s'élève pointu comme une 
meule, le pic deTroïane, au sommet duquel 
le général Maghérou campait avec ses pan- 
dours, prêts aux combats, pendant la ré- 
volution de 1848. Toute la vallée de l'Olte — 
cette vaste forteresse protectrice de la 
Roumanie aux jours de danger — est rem- 
plie de souvenirs de notre histoire. Il n'y 
a pas de vieille bâtisse, de ruine, de motte 
de terre, à laquelle ne se rattachent une 
chanson, une légende, le nom d'un héros. 
C'est par cette vallée que les Romains se 
frayèrent une route jusqu'au cœur de la 
Dacie, après avoir laissé des camps forti- 
fiés à Pons-Alut, à Bîirzdava ) et à Prae- 
torimn. 

Ces vallons et ces coteaux sont sacrés 



152 



pour nos cœurs, car ils ont contemplé 
en sa réalité la majesteuse figure de Tra- 
jan; leurs forêts ont retenti du galop des 
chevaux qui portaient à la victoire les plus 
grands et les plus audacieux conquérants 
du monde; sacrée est cette rivière aux 
flots impétueux et dont le sable est d'or; 
ses ondes ont reflété les étincelants bou- 
cliers où figuraient les deux jumeaux allai- 
tés par la louve; et ces soldats moisson- 
neurs que l'on voit sur la colonne Trajane 
ne sont que les légionnaires qui, voilà dix- 
huit siècles, dans leur marche vers Sarmi- 
ségéthuze, firent halte dans les plaines 
abandonnées du bord de l'Olte, et mois- 
sonnèrent un champ de blé, pour s'appro- 
visionner de vivres. 

La route unie et large serpente sur la 
rive droite de l'Olte. Longues s'étendent 
sur la plaine les ombres des peupliers plan- 
tés en file au bord du chemin, et les feuil- 
les des saules penchés sur l'eau scintillent 
au soleil comme des piécettes d'argent ; 
tout est silence, on n'entend que le bruis- 
sement de l'Olte; dans l'air flotte une sen- 
teur de foin et de forêt; au-delà des col- 
lines verdoyantes qui s'étagent devant nous, 
le mont Cozia, gigantesque, dresse, en 



— 153 — 

plein soleil, son front dénudé. Après un 
trajet d'une heure et demie nous arrivons 
à Calimaneschti, riche et beau village si- 
tué sur la rive droite de l'Olte. Dans la partie 
supérieure s'élèvent l'établissement des bains 
et le vaste hôtel où s'assemble en été 
une telle foule, avec tant de tumulte et 
d'animation, que l'on se croirait au cœur 
d'une grande ville. Un peu plus loin, à 
dix minutes de marche, se trouvent les 
sources bienfaisantes, les célèbres eaux de 
Catchioulata. On voit en face de l'hôtel, 
un îlot tout en prairies et en sentiers om- 
bragés d'arbres, et au milieu de l'îlot une 
vieille petite église, bâtie par Jean Néagoé- 
Voévode, vers le milieu du seizième siècle. 
Plus haut, sur la rive opposée, est si- 
tué le village de Jibléa ; c'est là que passe 
la nouvelle voie ferrée qui perce l'épais- 
seur de la montagne et aboutit en Tran- 
sylvanie par le défilé de Tournou-Rochou. 
Un bac établit la communication entre Ji- 
bléa et Calimaneschti. A partir d'ici, la vallée 
commence à se resserrer; les forêts déva- 
lent des hauteurs jusqu'au lit de l'Olte ; la 
route est, par endroits, creusée à même 
le roc. Un peu au-dessus des sources de 
Catchioulata, les murs sacrés du monastère 



— 154 — 

de Cozia se dressent hors de l'Olte. Bâti 
par Mirtcha-Voévode dans cette gorge des 
Carpathes, ce monastère historique fut non 
seulement un lieu de retraite et de prière, 
mais aussi une place forte qui servait de 
défense et de refuge aux heures de péril. 
Les anciennes salles ont été rebâties à neuf; 
toute une tour de l'aile droite s'est dé- 
tachée et s'est écroulée dans la rivière ; 
seul, le mur extérieur où les flots de l'Olte 
viennent se briser depuis plus de cinq cent 
ans, ainsi que l'église qui est au milieu de 
la cour, ont pu affronter la puissance des- 
tructrice du temps. A l'intérieur de cette 
église, au superbe retable en dentelle demar- 
bre, aux murs enfumés, aux fauteuils de 
pierre polis par les ans,... indiciblement 
tristes paraissent, dans la faible lumière 
filtrée par les étroites fenêtres, les images 
des Saints, tailladées par les lances païen- 
nes ! On croirait voir couler des larmes 
de ces yeux déformés par les éraflures. Sous 
une dalle aux inscriptions effacées, repose 
la famille de Michel-le-Brave : La Mère 
Théophanie, la Princesse Florica, et le Prin- 
ce Nicolas. Un vieux moine nous raconte 
que sous le siège placé à gauche de l'au- 
tel, s'ouvre un souterrain qui passe par 



155 




La Table de Mirtcha. 



— 156 — 

dessous le lit de l'Olte et débouche sur la 
rive opposée ; c'est par là que Mirtcha 
prit la fuite, un matin où les Turcs firent 
soudain invasion dans le monastère, en bri- ! 
sèrent les murs, le pillèrent et y mirent ! 
le feu; et le rocher où fit halte ce jour-: 
là le vieux Voévode, pour y prendre son 
repas, le rocher solitaire au pied duquel 
mugissent les remous de l'Olte, se nomme 
encore aujourd'hui : la Table de Mirtcha. 
En face du monastère, sur la rive gauche 
de la rivière, se trouve l'endroit nommé 
Bivolari, où l'on a découvert des ruines de 
thermes romains, ainsi qu'une source ther- 
male et une ancienne route romaine qui 
va se perdre parmi les rochers. En haut, 
au sommet de la montagne, et blottie dans 
la forêt, se trouve la maison hospitalière 
de Cozia, l'ermitage de «Tournou»: et tout 
près, sur un haut rocher, se dessinent les 
débris d'une audacieuse construction — 
peut-être un poste d'observation des Ro- 
mains ; les moines l'appellent «la Tour de 
Trajan». Passé Cozia, la route monte en 
serpentant à travers le défilé de plus en 
plus étroit et escarpé. Des sources claires 
aux luisants d'acier s'élancent d'entre les 
rochers vers les lourdes ondes, jaunâtres et 



— 157 — 

troubles, de la majestueuse rivière. Les 
forêts frémissent du grondement des eaux. 
Au loin, sur les hauteurs qui bornent l'ho- 
rizon, on entrevoit, au delà des forêts 
ténébreuses, de vertes éclaircies, illumi- 
nées par le soleil. 

La route suit les zigzags de l'Olte, va- 
riant les paysages comme un panorama 
infini, de sorte que l'on ne sent pas les 
cinq heures, de voiture de Rimnic à la 
frontière. Vers la moitié du trajet, au mo- 
ment où Ton débouche de derrière un en- 
tassement de roches éboulées, les mon- 
tagnes s'écartent soudain, et une prairie 
lumineuse et riante s'étale en bas, à la 
lisière des forêts; l'on aperçoit au loin la 
blancheur d'un pont, ensuite la route re- 
commence à monter, puis, après avoir 
contourné un coteau, elle va se perdre 
dans la distance, comme une traînée de 
fumée. A gauche, s'ouvre une large vallée 
dont les vergers et les champs de maïs 
s'étendent au soleil. Du fond de cette 
vallée, on entend s'élever un fracas, com- 
me un crépitement de pluie: — c'est le 
Lotrou, l'impétueux Lotrou, qui jaillit des 
rochers lointains du Paringue, coupe obli- 
quement toute la partie nord du Viltchea, 



— 158 — 

découvre soudainement de riants plateaux, 
d'imprévues moissons et des nichées de 
campagnards blottis aux cachettes des 
montagnes, et qui, après avoir mis en 
mouvement des moulins à farine, des meu- 
les à foulon, et des scieries, accourt fiè- 
rement verser dans l'Olte, ses ondes lim- 
pides, qui semblent porter avec elles la 
couleur des prairies, et la fraîcheur et le 
frémissement des forêts qu'il a parcourues. 
Du pont élevé jeté à l'embouchure du 
Lotrou, nous regardons ses ondes glauques 
rayer la vaste nappe de l'Olte et tendre, le 
long de la rive droite, une bande lumi- 
neuse, comme si les flots des deux fleuves 
réunies ne voulaient pas se confondre. A 
quelques minutes de là, se trouve le vil- 
lage de Brézoï, dans un véritable coin de 
paradis de la vallée du Lotrou. Beaucoup 
de citadins amateurs de belle nature, de 
solitude, et d'air pur, viennent y passer l'été. 
En vue du village, sur la rive opposée, se 
dresse, comme un belvédère, le montTsour- 
tsoudane, dont le sommet chauve et pointu 
donne vue, au-delà des crêtes violacées 
des montagnes, sur de grandioses paysages 
étages au lointain horizon, sur des vallées 
assombries de forêts, et de ravissants val- 



— 159 — 

Ions où serpentent, étincelantes, les deux 
rivières. Derrière le Tsourtsoudane appa- 
raissent à la file, trois pics dénudés, trois 
colosses de granit dont les sommets s'ar- 
rondissent en forme de tours gigantesques: 
les habitants de cette contrée leur ont donné 
les noms des saints Michel, Gabriel et Ba- 
sile. C'est toujours dans cette vallée, mais 
tout au fond, derrière les remparts du Pa- 
ringue, que se trouve le grand et riche vil- 
lage de Voïnéasa, blotti au milieu des forêts 
séculaires dans une clairière abritée, où les 
hivers sont doux, et les étés sont frais, et 
où la vie retirée et tranquille de cette 
nichée de Roumains, nous rappelle si exac- 
tement les siècles que nos ancêtres passé- • 
rent dans leurs cachettes des Carpathes, 
au temps où des torrents de barbares ba- 
layaient comme une trombe, les plaines du 
Danube. 

Au delà de l'embouchure du Lotrou, 
la route serpente en lentes montées, à tra- 
vers le défilé de l'Olte, dont les flots tu- 
multueux percent les remparts de mon- 
tagnes, et tantôt resserrés entre les pa- 
rois rocheuses, dévalent vers la plaine avec 
un fracas d'orage, tantôt étalés au pied 
d'une forêt, se reposent apaisés et trans- 



— 160 — 

parents, sur un large lit de sable. Notre 
voyage le long de l'Olte prend fin à la fron- 
tière, en amont du Rioul-Vadouloui, au 
seuil du passage de Tournou-Roschou, qui, 
dans l'antiquité, fortifié par les Romains, 
avait le nom majestueux de «Porte de Tra- 
jan». L'Olte transperce en ce point la 
chaîne de montagnes, la fend du sommet à 
la base, pour s'ouvrir un large chemin à tra- 
vers nos vallées. Sur ses ondes viennent, 
portés jusqu'à nous, les touchantes chan- 
sons de l'Ardéal, les chants de désir et de 
regret du pays de Birsa, et les plaintives 
doïné des plaines du Fagarache; sur ses 
ondes viennent jusqu'à nous les souvenirs 
sacrés de l'Avrigue, village qui nous donna 
le premier maître d'école roumain, l'im- 
mortel Georges Lazare. Depuis ici, nous 
jetons un regard mêlé d'amour et de dou- 
leur le long du cours de l'Olte... Au-delà 
de ces montagnes vivent des frères à nous, 
et là subsiste une partie importante de 
notre histoire. Combien de drapeaux ont 
flotté en ces lieux, combien d'armées ont 
coulé par cette brèche, dans les nombreux 
combats sanglants que nos ancêtres ont 
eu à livrer contre les nations limitrophes 



161 



34. A Caïnéni. 

f4ous redescendons dans la vallée jus- 
qu'à Caïnéni, qui est un beau village si- 
tué sur les deux rives de l'Olte, à une por- 
tée de fusil de la frontière. C'est là que 
se trouve le carrefour des anciennes gran- 
des routes qui relient encore l'Olténie 
et la Valachie à la Transylvanie; c'est là 
que font leur première halte les caravanes 
qui viennent d'au-delà des monts chargées 
de marchandises, et dont les chariots en- 
combrent la cour des auberges, en au- 
tomne surtout, à l'époque de la foire de 
Riouréni. Nous traversons l'Olte sur un bac. 
Le soleil s'enfonce à l'occident, et pose une 
auréole dorée sur les cimes des forêts. Et 
maintenant, de sur la rive gauche de l'Olte, 
dans la paix du crépuscule, nous jetons 
un dernier regard vers la rive opposée, 
sur la terre d'Olténie, sur ce jardin de 
beauté, comblé de merveilles, de chansons 
et de légendes; sur cette terre bénie où 
les fleuves roulent du sable d'or, où les 
montagnes revêtues de forêts infinies, ca- 
chent dans leur sein des trésors inconnus: 

il 



162 



où les collines regorgent de vignobles et 
de vergers, et les plaines de moissons opu- 
lentes. C'est en Olténie que les Roumains 
plantèrent leurs premiers drapeaux de con- 
quérants, et c'est encore en Olténie que 
fut institué notre premier Voévodat *); et 
aux jours d'épreuve, c'est l'Olténie qui 
nous donna Michel-le-Brave, les frères Bou- 
zescou, et Touclor Vladimirescou; tant de 
grandes âmes, tant de pages belles et 
glorieuses dans l'histoire de notre race. 
Entermée entre les Carpathes, le Danube 
et TOlte, cette partie de notre pays, pro- 
tégée par ses frontières mêmes, fut moins 
que les autres ravagée par les invasions, 
et plus à l'abri du mélange avec les po- 
pulations étrangères. C'est ainsi qu'elle 
conserva plus purs, le caractère, la langue, 
et le costume roumains. Les maisons, les 
vergers, les routes en Olténie sont plus 
soignés que dans les autres parties; les 
habitants y sont plus dégourdis, plus atta- 
chés à leur pays, et leur croyance en Dieu 
est plus profonde. Au bord des routes, 
aux fontaines et aux carrefours, on voit 
souvent des croix de bois peintes d'images 



l ) Principauté ; de «Voévode», = prince régnant. 



— 163 — 

saintes: des icônes sont suspendues aux 
arbres, symboles sacrés de foi qui vous 
font souvenir que la demeure du Seigneur 
est partout; — le passant s'arrête devant 
eux, tire son bonnet de sa main gauche, 
courbe pieusement le front, et prie. 

Pâtre dans les montagnes, flotteur sur 
les radeaux de l'Olte, laboureur aux champs, 
ou bien maraîchier en ville, le natif de 
la fière Olténie est partout un type de 
vaillance et de force: un vrai Roumain, 
éveillé et actif, né pour affronter les épreu- 
ves, toujours fier, confiant en soi et prêt 
à soutenir mordicus tout ce qui lui sem- 
blera être la sainte justice — car, dans sa 
nature impétueuse et enthousiaste, dans son 
chaleureux élan vers les rêves grandioses 
et les actions intrépides, il a quelque chose 
du Pope Farcache et du Ban Maratchine 1 ). 
Cette jeunesse enflammée et ce trop plein 
de vie qui le caractérisent, ont lait dire de 
«l'Oltéan» qu'il a «vingt-quatre molaires» 



l ) Maratchine ~ ronce. Nom porté par un seigneur 
de Craïova qui — selon la légende — fut admis à la cour 
de Philippe VI de Valois, prit part à la guerre de Cent 
ans, et fut l'ancêtre du poëte français Roiisard* 



— 164 



35. Sur Tflrgeseh. 

Courtea^de^Argeseh. 

f\ la pointe du jour, nous quittons 
Caïnéni à cheval et nous suivons la route 
unie qui descend en serpentant par le ver- 
sant du plateau de Lovischté, jusqu'à la 
belle et riche vallée du Topologue. Nous 
traversons toute une rangée de villages, 
dont les champs et les vergers dévalent 
en pentes douces jusqu'au pied du mont 
Cozia, et nous arrivons, vers midi, à Sa- 
latrouc, qui est un village de scieurs de 
bois et de marchands de lattes, situé entre 
des forêts de sapins, au bord du Topo- 
logue. Ce cours d'eau prend sa source, 
sous les talus du Fagarache, traverse dans 
toute sa longueur la partie montagneuse 
du district de l'Argesch, et se verse dans 
rOlte, un peu plus haut que l'embouchure 
du Louncavetz. Dans cette vallée naquit, 
il y a quatre vingts ans, dans le village 
de Baltcheschti, Nicolas Baltchescou, l'un 
de nos plus grands écrivains, le patriote 
enflammé de 1848, et l'incomparable con- 



— 165 — 

teur des jours les plus glorieux de notre 
histoire. 

Passé Salatrouc, nous quittons la grande 
route, et nous coupons droit, à travers des 
sentiers en forêt, et des lits de torrents, 
par dessus la cime du Comarnic, qui part 
du mont Négoï, le point le plus élevé Me 
nos Carpathes, (2547 m ) et allonge sa crête, 
comme un mur de séparation, entre les 
deux belles et fertiles vallées de ce dis- 
trict: celle du Topologue et celle de l'Ar- 
gesch. 

Vers la tombée du jour, nous arrivons 
au village de Capatzinéni. Un vent léger 
souffle doucement du nord. Quelques nua- 
ges blancs font glisser leurs ombres sur 
l'épaisseur verte des forêts. Toute la val- 
lée frémit du bruit des moulins et des scie- 
ries. Non loin du village, entre deux mon- 
tagnes chevelues, on voit s'élever, au som- 
met d'un rocher géant qui surplombe la 
rivière, la «Cité de Vlad-Tzépesch» soli- 
taire, déserte, en ruines; à l'édification de 
ces murs, dit la légende, ont peiné comme 
manœuvres les boyards de Tirgovischté qui 
s'étaient rebellés contre ce prince sangui- 
naire. 

Dans cette même vallée, un peu plus 



- 166 — 

loin, en face du village de Poénari, sub- 
sistent encore les restes d'un palais que 
Vlad-Tzépesch fit bâtir par les mêmes ou- 
vriers. En ces époques de dévastations et 
de pillages, c'est ici, dans ces lieux sau- 
vages et lointains, dans ces cachettes 
protégées par l'épaisseur des forêts, que 
l'intrépide Voévode enfermait son épouse 
et ses trésors, tandis qu'il descendait dans 
la plaine avec son armée, et barrait vail- 
lamment la route aux ennemis qui enva- 
vahissaient ses frontières. 

Au crépuscule nous arrivons à Courtéa- 
de-Argesch. Qui dirait aujourd'hui que cette 
petite ville isolée, silencieuse, aux maison- 
nettes basses, disséminées au penchant 
d'une colline, tut autrefois la capitale de 
ce pays! Rien — pas même des ruines — 
ne demeure de son ancienne grandeur. Au- 
tour de l'Eglise seigneuriale, où repose no- 
tre premier Prince, Radou-Nergu, c'est à 
peine si on distingue encore, parmi les mau- 
vaises herbes, — les restes de l'ancien palais 
des Bassarab. Et cependant, plus d'un cu- 
rieux venu des quatre coins du monde, 
s'arrête volontiers dans ces parages. On 
y vient admirer le merveilleux édifice qui 
incarne le rêve du Voévode-artiste d'il y 



167 — 




o 

y 



eue 



— 168 - 

a quatre cents ans. Au milieu d'une prai- 
rie qui s'étend sur la rive gauche de l'Ar- 
gesch, au pied des Carpathes, apparaît, 
comme par la magie d'un conte fantasti- 
que, prodigieusement belle, ornée de svel- 
tes tours dorées, cerclée de blanches cor- 
niches sculptées dans le marbre, et scin- 
tillante comme un joyau, la superbe église 
de Courtéa-de-Argesch. Elle fut élevée au 
commencement du seizième siècle par le 
pieux et sage Prince, Néagoé Bassarab; dé- 
truite ensuite par les tremblements de terre, 
puis rebâtie à neuf, et décorée selon ses 
anciens modèles, de nos jours, sous le règne 
de notre glorieux roi Carol I. 

Toute en pierre, et revêtue, comme d'un 
réseau, de minutieuses sculptures d'une 
rare finesse, la construction entière sem- 
ble d'une seule pièce, et, de quelque côté 
qu'on la regarde, elle offre une parfaite 
harmonie de lignes et de proportions. C'est 
là sans contredit, une des plus belles églises 
de l'Orient chrétien. Une ancienne légende 
raconte que le maître-maçon, Manolé, afin 
de pouvoir terminer l'édifice, dut y murer 
vive sa tendre et chère épouse; la sagesse 
du peuple veut par là nous donner à en- 
tendre quels sacrifices et quelle force d'âme 



169 



exige d'un homme le parachèvement d'une 
œuvre si belle, si imposante et si prodi- 




Fontaine de Manolé. 



gieuse. — Non loin de l'église, sur l'autre 
bord de la route, se trouve la fontaine 
célèbre et bénie, nommée: «Fontaine de 
Manolé». 



— 170 — 

Un peu plus haut, au bout de la prai- 
rie, s'élève le palais Episcopal d'Argesch, 
rebâti à neuf en même temps que l'église. 
De Tune de ses fenêtres, j'abaisse mes 
regards sur la vallée endormie au charme 
de la lune. C'est une nuit limpide et fraî- 
che. Sur toute chose règne une paix qui 
invite à la rêverie. Seul l'Argesch, éternel 
voyageur, glisse en chantant au creux de 
la vallée, et ses ondes jasent sans répit 
tantôt plus fort, tantôt tout bas. Elles di- 
sent, ses ondes, la beauté et la majesté du 
Négoï, des flancs duquel elles ont jailli; elles 
disent les forêts, profondes, mystérieuses, où 
dans les clairières, les bêtes féroces s'ébat- 
tent sans crainte en prêtant l'oreille au chant 
du rossignol; les forêts où la mousse est 
moelleuse comme un coussin de plume; et 
les ruisseaux, blancs comme l'écume du lait, 
et les sapins, si hauts que le bonnet vous 
tombe de la tête, si vous tentez de re- 
garder leur cime. Elles disent, ses ondes, 
l'immensité des rochers de Kéi, qu'elles 
ont vaincus et laissés en arrière sur leur 
route, comme des cités en ruines; elles 
disent les trésors de cette terre engraissée 
du sang de tant de héros — la beauté des 
hauts plateaux, l'opulence des moissons 



171 — 



et des pâturages qu'elles ont arrosés, des 
troupeaux qu'elles ont désaltérés au pas- 
sage; et les joyeuses clameurs poussées 
par les pâtres, et la douce plainte des 
doïné, qu'elles ont écoutées avec amour 
dans leur tumultueux et long voyage. Il 
passe son chemin, la vieil Argesch, tou- 
jours dévalant vers la plaine, en décrivant 
une courbe à l'est, vers la ville de Pi- 
teschti, où naquirent les frères Démètre 
et Jean Bratianou — deux figures hautes et 
lumineuses de l'histoire politique de notre 
patrie, — ensuite toujours plus apaisé, il 
descend dans la vaste étendue unie des 
plaines, et, après avoir reçu dans son lit 
sablonneux, le Néajlov à gauche, et laDim- 
bovitza à droite, il s'écarte vers le sud, 
traverse la plate étendue de l'Ilfov et va 
se déverser dans le Danube, en face d'Ol- 
ténitza. 



36. Campou^lioungou. 

En quittant Courtea-de-Argesch nous 
prenons tout droit par-dessus les collines, 
et après six heures de route presque tout 



172 



le temps sous bois, nous arrivons à Cam- 
pou-Loungue pour dîner. La ville s'étend 
au creux d'une fraîche vallée, au pied 
des montagnes. Des collines couvertes de 
vergers l'abritent contre les vents, et la 
rivière Tirgouloui qui l'arrose, l'égayé de 
ses ondes limpides et gazouillantes. Les 
rues sont droites, propres, ombragées d'ar- 
bres; presque toutes les maisons ont un 
jardinet, et partout où l'on se tourne, on 
ne voit que des fleurs; plates-bandes le 
long des grillages, pots de fleurs aux bal- 
cons et aux fenêtres: la ville toute entière 
est en fleur. C'est ici dans ce coin pai- 
sible et retiré, que mit pied-à-terre, il y 
a six cents ans, notre premier Voévode, 
Radou-le-Noir, qui descendait du Fagarache 
par le lit de la Dimbovitza, et venait fon- 
der «un pays nouveau» en deçà des Car- 
pathes. C'est ici, que fut établie la pre- 
mière capitale de la Roumanie, nid de bref 
repos pour le vautour légendaire destiné 
à fendre, en son vol audacieux, d'innom- 
brables orages! — c'est ici que lut élevée 
par ce fortuné colonisateur, la première 
«Eglise princière» en mémoire de ces jours 
marquants et grandioses à partir desquels 
une voie nouvelle s'ouvrait devant nous, 



— 173 — 

et une histoire nouvelle commençait pour 
notre peuple. Je m'arrête, pensif, devant 
l'image de bronze du majesteux Bassarab 
- — berger prudent, qui sut garer son trou- 
peau des attaques féroces. — Comment 
ne pas se sentir fier d'être Roumain, com- 
ment ne pas s'émerveiller de la force cle 
cette race, et ne pas la glorifier quand 
on songe à tout ce qui s'est passé depuis 
ces temps... aux dangers sans nombre qui 
assaillirent cette poignée cle héros, dissé- 
minés aux versants des Carpathes, pendant 
six siècles de luttes et de tourments, six 
siècles d'une résistance indomptable et 
sans répit, opposée à l'envahissement cle 
tant d'ennemis, qui portaient, dans cette 
terre paisible, le pillage et l'horreur de 
la guerre dans toute sa cruauté: la des- 
truction des villages, le retour à la barba- 
rie, les ruisseaux rougis cle sang, les vil- 
les en flammes, les femmes, pieds nus, 
portant leurs nourrissons dans leurs bras, 
et courant par les champs dévastés; les 
morts gisant par centaines, sans sépulture 
au bord des chemins!... et combien de hé- 
ros ont payé de leur vie la victoire, avant 
que se lève enfin pour nous, le jour tant 
désiré du salut et de la paix. Il n'est pas 



— 174 



de race sur terre plus éprouvée que la 
nôtre. Il n'est pas de peuple qui ait acheté 
plus cher le droit de vivre sur sa terre 
et selon sa foi; de peuple que le profond 
amour de la patrie et de la liberté ait 
poussé à de plus grands sacrifices! 



37. t^ouear. Dimbovitehiora. 

flous suivons, de Campou-Loungue à 
Roucar, la jolie route qui longe, comme 
une corniche égale, la cime du Matéache, 
et puis descend en lents serpentements jus- 
que dans la vallée de la Dimbovitza, où 
elle écoute la rumeur des eaux, et le vacarme 
des moulins et scieries de Dragoslavé et 
de Roucar; après quoi, elle grimpe par des- 
sus les collines boisées de sapins ombreux, 
et débouche, par le défilé de Pajera, au 
delà des montagnes, dans le pays de Birsa. 
Nous nous arrêtons quelques instants à 
Namaéschti, au monastère de religieuses, 
blotti sous les arbres, avec sa petite cha- 
pelle, creusée au cœur d'une roche sur la 
pente verdoyante d'une colline, d'où l'on 



175 



voit, en panorama, toute la ville de Cam- 
pou-Loungue, avec ses beaux environs. 
Après deux heures de trajet, nous ar- 
rivons à Roucar, grand village, presque 
un bourg, posé sous le surplomb des 
Carpathes, au carrefour de deux cours 
d'eau, dans une des vallées les plus enchan- 
teresses du district de Moustchel. Tout 
ici vous porte à la joie; Pair pur, le fré- 
missement des bois, le murmure des eaux, 
les maisonnettes blanches semées parmi les 
arbres, l'aspect fier et gaillard des pay- 
sans, la figure fraîche et claire des fem- 
mes du pays leur costume selon la plus 
pure tradition roumaine, qui est tissé, cousu 
et brodé de leurs mains avec un art éton- 
nant dont elles ne sauraient elles-mêmes 
expliquer l'origine. Autour de ce coin de re- 
traite heureuse, les montagnes déploient leur 
parure d'une sauvage majesté; des pics bleu- 
âtres, dressés hors des ténébreuses sapi- 
nières, se tiennent droit à la file, comme 
d'immuables sentinelles aux limites de l'ho- 
rizon. Au-dessus de tous les autres, au fond, 
du côté nord la «Papoucha» (Poupée) érige 
son haut sommet, arrondi comme la tour 
d'une église. Des flancs de la «Popoucha» s'é- 
lance un torrent impétueux, la Riouchor, qui 



- 176 — 

perce le rempart des rochers obstruant sa 
route, engloutit les ruisseaux jaillis des forêts 
et dans sa course folle, clame et gronde en 
bataillant contre les blocs pe pierre qui 
encombrent son lit; ensuite, tourbillonnant 
et blanc d'écume, il arrive à Roucar; mais 
les Roucarins ne l'ont pas plutôt aperçu, 
qu'il le mettent à la besogne; ils ont du 
maïs à moudre, des manteaux de drap blanc 
à faire fouler, des souches à raboter et à 
scier en planches; et le Riouchor, agile et 
diligent, s'attelle de bonne grâce à tous les 
ouvrages, après quoi, ayant fini sa tâche, 
il va se coucher dans le large lit de la 
Dimbovitza, cette rivière fortunée qui a 
guidé les pas du premier Voévode de Va- 
lachie, et qui traverse la capitale où fut 
couronné le premier roi de Roumanie. 

Nous quittons Roucar à cheval, et nous 
acheminons vers Dimbovitchiora. La route 
monte en courbes lentes et larges, et passe 
par dessus les bosses rocheuses du mont 
Scarichoara, bordé à gauche par une paroi 
de granit, tandis qu'à droite se déploie la 
perspective des vallées, tantôt rapides, es- 
carpées et profondes, tantôt larges ouver- 
tes, en pentes régulières, couvertes les unes 
de pâturages, les autres^de forêts ombreuses. 



177 



Passé le pont de la Dimbovitza, nous quit- 
tons la grande route, pour suivre à droite 
un sentier pierreux qui longe les scieries 
de Dimbovitchiora. Mais voici que devant 
nous se dresse une montagne haute et 
abrupte, comme un mur prodigieux, à croire 
que c'est ici que finit le monde. Nous nous 
approchons, et soudain, à un tournant, s'ou- 
vre, entre deux rochers anguleux, l'entrée 
qui mène au cœur de la montagne, le dé- 
filé étroit et profond de la Dimbovitchiora. 
Il fait frais, et la rumeur de l'eau est si 
retentissante que l'on ne s'entend plus par- 
ler. Du fond de ce gouffre, nous levons 
les yeux avec terreur vers ces colosses de 
granit accrochés aux parois de la gorge, com- 
me des monstres au guet, prêts à s'écrou- 
ler sur nos têtes. Au-dessus de nous, on 
entrevoit un lambeau de ciel, posé comme 
un couvercle d'azur, sur les crêtes poin- 
tues des hautes murailles qui nous enser- 
rent dans leur ombre éternelle. Tout en 
haut, l'on aperçoit par moments un sa- 
pin rabougri et tordu, sortant de la fente 
d'une rocher, émerveillé, lui aussi, de la 
prodigieuse solitude qui l'entoure, et tendant 
ses ramures tristes, dans l'attente vaine d'un 
rayon de soleil. Nous continuons à monter 



12 



178 — 



ainsi, par le lit tortueux de la rivière, en- 
viron une demi-heure, et tout à coup, la 
gorge s'élargit ; dans la paroi de droite, 
au-dessus d'un perron de pierre, s'ouvre la 
grotte, où nous nous engouffrons tenant une 
bougie en main. Il y fait une obscurité froide, 
humide, opprimante, et de temps en temps, 
l'on entend tomber une goutte du plafond 
surbaissé; tandis qu'au jeu de la faible 
lueur, se dessinent sur les murs humides 
et bosselés du souterrain, toutes sortes de 
visions d'horreur. Il semble qu'une voix 
venue des temps anciens, jaillisse des loin- 
taines profondeurs obscures, et me dise : 
«Dans ces cavernes ont vécu, sans feu sans 
lumière, nus, faibles et tremblants, les pre- 
miers des humains — vos ancêtres à tous; — - 
et du fond de ces abîmes, sont issus, peu à 
peu, les milliers de peuples qui ont couvert 
la face de la terre... Mesure le chemin par- 
couru, compte les degrés gravis par l'hu- 
manité, depuis l'état sauvage et l'obscurité 
de ces tanières, jusqu'à sa puissance et son 
éclat actuels, et vois de quelle lointaine ori- 
gine tu descends, et quel labeur a dû ac- 
complir la vie, pour échapper à la nuit qui 
l'enveloppait au début, et s'épanouir de 
plus en plus, au large, en pleine lumière.» 



— 179 — 



«Au large, en pleine lumière». Ces pa- 
roles prennent ici une signification étrange, 
et je me les répète sans cesse en pensée, 
impatient de sortir de la grotte; sans cesse, 
elles me montent aux lèvres, tout le temps 
que je traverse le long détroit de la gorge. 
Je sens un tel désir de ciel, de soleil, de 
feuillage!... il me semble qu'un siècle s'est 
écoulé depuis que je n'ai vu devant moi 
de la terre étendue et verdoyante. 



38. Tirgovisehté. 

Lies ruines. 

JSious passons la nuit à «Podoul-Dim- 
bovitzi», village niché au creux d'une pro- 
fonde vallée et encaissé de collines de tou- 
tes parts, comme une cuve. Au faîte de la 
paroi de roc, du côté nord, on aperçoit 
les ruines d'un ancien château. On ne sait 
à qui il appartint jamais. Les vieillards di- 
sent l'avoir toujours vu tel quel. Maint 
paysan a cherché sous ses murs quelque 
trésor enfoui, car on voit souvent danser, 
la nuit, une flamme bleuâtre autour de la 



— 180 — 

«Ruine déserte» comme on l'appelle. Un 
peu plus bas, en deçà des restes de la 
citadelle de Negrou-Voda (le Prince Noir) 
et sur la rive droite de la Dimbovitza, se 
trouve le village de Stoéneschti, où Mi- 
chel le Brave se retira, il y a environ trois 
cents ans, pour donner un peu de répit 
à son armée décimée, après l'éclatante vic- 
toire de Calougaréni. 

En quittant Podoul-Dimbovitzi, nous sui- 
vons à l'est, les traces des troupeaux, en 
coupant au plus court par dessus les col- 
lines ; à travers les bois de sapins et de 
hêtres, nous gravissons, à grand'peine, le 
mont Léaota, qui part des hauteurs de la 
Birsa, et descend en pentes douces jus- 
qu'aux collines calcaires et carbonifères de 
de Chotinga. Nous faisons halte pour la 
nuit, à une bergerie du sommet du Léaota. 
Le lendemain, nous descendons dans la 
vallée de lalomitchioara, et nous trouvons 
à Tirgovischté à la tombée du soir. La 
ville s'étale en rase campagne, sur la rive 
droite de la Ialomitza. Une longue ligne 
de collines couvertes de vignes, ferme l'ho- 
rizon à l'est, et au milieu, sur le sommet 
de la plus élevée, on voit se dresser, su- 
perbe, jailli hors des fourrés d'arbres, le 



— 181 



monastère Déalou ; intact, éblouissant, il 
se tient fièrement en face de la ville, 
comme si le temps, sur son seuil, s'était 
endormi. Dans le parvis de cette église 
est conservée, en une châsse en cristal, 




Le Monastère Déalou. 

la tête de Radou le Grand (le fondateur 
du monastère il y a quatre cents ans) 
ainsi que la tête de Michel le Brave, sur 
laquelle a brillé, l'espace d'une minute 
fortunée, la plus glorieuse des couronnes 
où jamais ait visé le rêve de grandeur et 
de justice du peuple roumain. 



182 



C'est à Tirgovischté que Mirtcha-le-Grand 
établit sa résidence royale, vers la fin du 
quatorzième siècle; et cette plaine étant 
accessible et sans défense, il fit élever 
des remparts et des murs puissants tout 
autour de la ville, qui pendant trois cents 
trente-trois ans, resta la capitale du pays. 
Au cours de ce temps, elle fut plus d'une 
fois ravagée par les armées turques, mais 
à travers tous les malheurs qui la dévas- 
tèrent, elle progressa, s'agrandit et s'en- 
richit sans cesse. Les princes à l'envi se 
plurent à l'embellir, à la doter, tour à 
tour d'une cathédrale, d'églises nombreu- 
ses et d'une typographie; et sous le règne 
du sage et bon Matéi Bassarab, la popu- 
lation atteignit le nombre de 60000 âmes. 

Quelle animation, quel tumulte devaient 
remplir autrefois ces rues maintenant si- 
lencieuses, presque mornes! Ici battait ja- 
dis le cœur de la patrie, avec toutes ses 
douleurs et toutes ses joies. Ici se ren- 
contraient les négociants venus de Venise, 
de Byzance et de Gênes. Ils apportaient, 
en ce «Damas de la Roumanie» les joy- 
aux et les tapis précieux, les soies bro- 
chées d'or fin, les étoffes et les ornements 
destinés aux Métropolites, aux Seigneurs, 



— 183 — 

ainsi qu'aux Princesses et aux luxueuses 
grandes clames de l'époque. D'ici se met- 
taient en route, par les quatre portes de 
la ville, ces caravanes de chariots surchar- 
gés de miel, de sel et de vivres, qui pro- 
pageaient jusqu'aux ports les plus lointains 
de l'Europe, la renommée de l'opulence 
et la prodigalité de notre terre. 

Aujourd'hui, Tirgovischté n'est plus qu'u- 
ne ville de souvenirs. Les murs de la ci- 
tadelle sont écroulés, les fossés comblés; 
et là où s'élevaient autrefois les palais 
et les attenances de la Cathédrale, se tient 
aujourd'hui, la foire aux bestiaux; tandis 
que la résidence royale, le superbe édi- 
fice du bord de la Jalomitza, où se trama 
une partie si importante de notre histoire, 
tout cela n'est plus aujourd'hui que dé- 
combres; un monceau de débris, envahis 
par les herbes folles; des voûtes écrou- 
lées, des tas de plâtras soutenant quel- 
ques murs enfumés, où s'ouvrent comme 
des plaies, les trous de quelques fenê- 
tres, élargis par les pluies. Une seule 
chambre a conservé ses quatre murs laté- 
raux; au milieu, deux acacias ont poussé. 
Partout s'étendent d'épais fourrés d'ortie 
et d'hièble: de tous côtés la terre semble 



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s'élever, comme pour se ruer sur ces tris- 
tes débris, et engloutir à jamais avec eux, 
ce qui fut autrefois la gloire et l'ornement 
de Tirgovischté. Quelle tristesse, que l'on 
n'ait pu au moins conserver ce palais, com- 
me un témoignage précieux des âges é- 
coulés! Nous y serions accourus, de tous 
les coins du pays, comme à une sainte 
école qui élève l'âme, pour surprendre les 
chuchotements de ces murs sacrés, pour 
y revivre un morceau vivant de notre his- 
toire. Nous aurions parcouru, dévotement, 
les salles vastes et silencieuses des anciens 
Voévodes, et nous aurions pu dire: C'est 
par cette porte-là, qu'est entré le Grand 
Mirtcha, lorsqu'il revenait vainqueur de 
Roviné; c'est de cette fenêtre-là que le 
sanguinaire Tzépesch, contemplait sa ville 
pacifiée et purgée de toute rébellion; c'est 
dans ce fauteuil-là que s'est assis Michel 
le Brave, tandis que son esprit audacieux 
organisait un rêve grandiose, — un royaume 
puissant, glorieux et vaste, — toutes les 
âmes roumaines réunies sous un seul scep- 
tre. Mais les rafales du temps ont passé, 
plus âpres que la guerre et le feu; elles 
ont dévasté les superbes édifices, et ren- 
versé les murs de l'imposant Palais, dont 



— 186 — 

jamais les salles n'abritèrent un prince pha- 
nariote. Seule, l'église est demeurée de- 
bout, avec ses icônes éraflées par les lan- 
ces turques et sa haute tour de Kindia > 
où les sentinelles montaient la garde, et 
d'où retentissait la fanfare qui annonçait 
l'heure où les Princes prenaient place à table. 
Elle dort, l'antique Tîrgovischté, la cité 
de tant de glorieux souvenirs. Elle eut 
pourtant un élan de résurrection, vers 
le commencement du siècle passé, alors 
qu'elle donna au pays, presque en même, 
temps, trois poètes illustres: Eliadé, Aie- 
xandrescou et Carlova. Mais, hélas, les pier- 
res n'ont pu, au son de leur lyres, s'ani- 
mer et faire revivre la cité morte, com- 
me elles firent, aux heureux temps passés, 
au chant de la lyre d'Orphée. 



39. Sur la Ialomitza. 

De Tirgovisehté à Pétroehitza. 

Lia route qui monte de Tirgovisehté 
vers la montagne suit la rive gauche de 
la Ialomitza, le long d'une vallée creusée, 



— 187 — 

comme le lit d'une rivière, entre deux ran- 
gées de collines, de plus en plus hautes 
et opiniâtres. C'est une fraîche et sereine 
matinée de fin d'août. Nous cheminons 
au bas des vignes et des vergers, étages 
sur le versant de droite. D'en haut, de la 
cime la plus élevée, le monastère Déalou 
vous regarde. Un peu plus loin, au fond, 
sur un autre pic, se trouve le monastère 
du Golgotha, fondé par Patraschcou-Voda^ 
le père de Michel-le-Brave ; tandis qu'en 
bas, au pied de la colline, s'élève «Vifo- 
rita» un couvent de religieuses. 

Douce est dans l'air matinal la senteur 
du foin qui couvre la prairie, et le silen- 
ce est si profond... l'on n'entend que le 
trot des chevaux sur la route unie et sèche. 
Tirgovischté s'enfonce derrière nous; l'une 
après l'autre s'effacent à nos yeux les tours 
de ses nombreuses églises. Le charme par- 
ticulier de cette vallée est dû aux maison- 
nettes blanches qu'on entrevoit à travers 
les branches alourdies de fruits; de grands 
et riches villages alignent leurs fermes des 
deux côtés de la rivière, jusqu'aux brumes 
des monts. Entre leur double rangée, passe 
la voie ferrée qui conduit aux bains de 
Poutchiossa. Voici Doitchechti, village fort 



ancien, qui a lui aussi, son histoire, et 
ses restes de remparts et de palais: selon 
l'antique tradition, c'est ici que l'on envo- 
yait les nourrices avec les enfants princiers 
lorsque la guerre éclatait dans le pays. 
Plus loin, passé un petit bois de noise- 
tiers, Chotinga étend ses vergers de pru- 
niers et ses champs de maïs, sur la rive 
droite de la Ialomitza, sur ces larges pla- 
teaux qui cachent dans leur sein de riches 
gisements de charbon. Voici Lacouletzé : 
à gauche une vaste fabrique, la poudrerie 
de l'Etat, à droite, sur une colline qui s'élève 
au bord même de la route, on voit, par- 
semées de ci de là, de jolies villas riantes, 
ornées de jardinets et de routes sablées, 
qui serpentent, en largescourbes grimpantes, 
d'une maison à l'autre; on dirait une ville 
nouvelle sur le point de s'épanouir, com- 
me sous la poussée des trésors cachés dans 
ce sol généreux. 

Ici commence Glodéni, le village béni 
du sort, où gargouillent sans répit les sour- 
ces de pétrole: cent gueules aspirantes 
pompent au dehors cette prodigieuse riches- 
se, arrachée au gras limon des anciennes 
mers, recueillie goutte par goutte pendant 
des milliers de siècles, projetée de qui sait 



189 — 



quels lointains parages — le long de téné- 
breux canaux, par les gigantesques bou- 
leversements du globe, et accumulée ici, 
comme par une main prévoyante, dans 
les secrètes citernes des profondeurs du 
sol. Une odeur, rien moins qu'agréable 
nous avertit que nous sommes à Pout- 
chioassa. C'est un bourg joliment situé dans 
une large vallée, au bord de la Ialomitza; 
des deux côtés, des collines aux pentes 
douces: au fond le panorama des monta- 
gnes couvertes de forêts; sur la rive op- 
posée, jaillissent, de sous un talus, les bien- 
faisantes sources d'eau sulfureuse et fer- 
rugineuse. Par delà la colline, vers l'Ouest, 
se trouvent les bains iodés de Vilcana. Il 
y a encore une source soufrée à Bézdéad, 
le village le plus grand et le plus beau 
des montagnes de la Dimbovitza. C'est là 
que se trouve, à la lisière nord du village, 
une haute paroi de roches lamelleuses, 
nommée, à cause de son écho puissant 
et distinct «le talus qui résonne.» 

Après Motzaéni, la vallée commence à 
se resserrer; la route suit, sans interrup- 
tion, les lacets de la Ialomitza, qui à par- 
tir d'ici, se met à devenir bruyante: tou- 
jours plus claires et plus rapides, ses on- 



— 190 — 

des précipitent leur course parmi les blocs 
de pierre, repoussant les uns avec colère, 
et caressant les autres, en posant sur leur 
front un casque luisant d'acier. Nous en- 
trons à midi à Pétroschitza. C'est un grand 
village, aux nombreux hameaux gracieu- 
sement dispersés sur les flancs de la mon- 
tagne; de tous côtés, des maisons blan- 
ches de plus en plus espacées, grimpent 
aux penchants des collines, et semblent 
rivaliser à qui aura la vue du point le 
plus haut; et tout le long de la rivière, 
les scieries, les moulins à farine et à fou- 
lon, empressés à leur besogne, s'envoient 
des appels à l'envi, jusque loin, bien loin, 
aux abords de Moroéni, où commence la 
haute solitude des montagnes, l'imposant 
et silencieux royaume des Boutchégi. 



40. Par le défilé de Tatarou 

à l'ermitage de Pesehtera. 

Une fois sortis de Moroéni, nous quit- 
tons la route, qui décrit une courbe au 
pied d'une belle montagne, et débouche 



— 191 — 

à travers les ténèbres des forêts de sapins 
à Sinaïa, dans la vallée de l'Izvor: et nous 
continuons notre voyage à pied, sous la 
conduite d'un garde-forestier, le long de 
l'effrayante gorge de la Ialomitza. Nous 
cheminons péniblement, parmi les éboulis 
de roches, en nous aidant parfois de nos 
mains; le mugissement nous oblige à par- 
ler haut. 

— Si nous allions nous égarer, frère Stan, 
et passer la nuit ici.! 

Le garde-forestier nous regarde et sou- 
rit; ensuite, levant la main, il nous mon- 
tre à gauche, tout au fond, parmi les crâ- 
nes dénudés de la montagne, une cime 
pointue plus éloignée et que dorent les 
rayons du soleil. 

— Le soleil est sur la Zanoaga : nous 
avons tout le temps. Vous en verriez là- 
haut, des merveilles! Tout en haut, au 
sommet même de la Zanoaga, s'étend une 
belle pelouse de verdure qui se nomme 
«le Plancher aux fleurs», parce qu'elle est 
toute rien que fleurs; et au milieu il y 
a un petit lac, pas plus grand qu'une aire 
à battre le blé, et d'une eau limpide, lim- 
pide comme une larme; et tout autour de 
ce pré se tiennent, tout droits, en bordure 



192 



des centaines de hauts rochers anguleux, 
comme s'ils étaient là pour monter la 
garde. Les anciens racontent qu'au temps 
jadis se seraient réfugiées ici, un jour, des 
princesses poursuivies par les Tartares, et 
que, rejointes par les païens, elles auraient 
grimpé, les pauvrettes sur ces rochers, 
d'où elles se seraient élancées dans l'abîme, 
où elles ont péri»... 

Nous traversons une clairière de hêtres 
et nous arrivons à «Kéia Tataroului». Ici, 
la lalomitza enfonce vaillamment les por- 
tes des Boutchégi, et se précipite, par 
dessus les débris de ses écluses, à travers 
la percée profonde ouverte dans la mon- 
tagne, qui retentit comme une voûte géante 
au mugissement de ses remous. Nous 
avançons prudemment, parmi les roches 
éboulées, sous l'étroite bande du ciel ten- 
due comme une nappe de bleue lumière 
aux crêtes des deux parois de granit, qui 
se dressent abruptes, hautes, énormes, d'un 
côté et de l'autre de la gorge. 

Mais quel riant et beau paysage -s'of- 
fre à nos yeux, au sortir du défilé! La 
vallée s'élargit subitement, et déploie à 
droite ses plateaux verdoyants, découverts, 
dont les ondulations, pareilles à des va- 



— 193 — 

gués conduisent le regard jusqu'à la vue 
du «Virfoul cou dor» (le Pic du désir»). 
A gauche s'élève, en lente montée, le Mont 
de Padina, dont les crénelures montrent 
une maisonnette blanche, toute seule par- 
mi les rochers: c'est la douane de Stroun- 
ga; au fond, en face de nous, au-delà des 
bandes de sapinières s'alignant en cette 
vallée comme autant de jardins, se dressent 
bleuâtres et abrupts les remparts de «O- 
birchia» L'air frais et doux sent bon la 
prairie et la forêt. Le soleil s'enfonce der- 
rière la cime de Padina. Des vagues d'om- 
bre noient la vallée. Nous longeons une 
scierie abandonnée, en frachissant des mon- 
ceaux de planches et de lattes noircies 
par les pluies. On n'entend que le bruis- 
sement de Peau qui semble prête à s'en- 
dormir, couchée parmi les plates-bandes 
fleuries. Et dans la solitude et la majesté 
du site, toute chose semble sacrée. Nous 
avançons, silencieux comme dans un tem- 
ple, parmi la paix profonde du crépuscule 
qui tombe. Un moine vient à notre ren- 
contre et nous fait gravir un étroit sen- 
tier taillé dans la corniche du pic de 
gauche. Nous sommes à l'Ermitage de la 
«Grotte». 

13 



— 194 — 

Sur une terrasse surplombant les gouf- 
fres de la Ialomitza, s'ouvre en voûte une 
large cavité au flanc rocheux du mont de 
«Batrina» (la Vieille). A l'entrée, sous le 
plafond élevé et creux comme la cale d'un 
navire, se trouve une chapelle — et des 
deux côtés, le long des murs humides et 
noirs de fumée, quelques cellules basses 
et sombres abritent deux ou trois moines, 
dont le visage a pris quelque chose de 
l'aspect sauvage de cette caverne. Une 
petite source claire glisse au pied de la 
paroi gauche. Au fond, la voûte s'abaisse, 
les murs se rapprochent, comme s'ils vou- 
laient vous barrer le passage. On a été 
longtemps sans savoir ce qu'il y avait là der- 
rière. Mais la main de l'homme, fureteuse 
et hardie, finit par percer le secret de ces 
cavernes. Aujourd'hui la célèbre grotte vous 
laisse entrer, dans toutes ses salles voûtées, 
pénétrer au plus profond de ses effrayantes 
ténèbres, écouter le murmure de ses sour- 
ces cachées, et le clapotis sonore de sa 
cascade, — pluie de gemmes, à la lueur 
des torches —et admirer les deux lacs, en- 
dormis, limpides et bleus, sans une ride, 
sous leurs superbes dais en granit, d'où 
pendent à foison des franges polies et blan- 



195 



ches comme le marbre; et monter ensuite 
jusque dans le vaste dôme de la grotte, 
sous la coupole géante, parée de stalac- 
tites — jusqu'à ce merveilleux [palais où 
régnait autrefois «l'Ursus spelaeus» dont 
les ossements gisent, depuis qui sait com- 
bien de milliers d'années, disséminés le long 
des murs. Tout au fond s'ouvre encore 
une vaste salle — la dernière — qui, pour 
la richesse et la beauté de ses longues et 
scintillantes stalactites, pourrait être nom- 
mée: «la salle aux colonnes de marbre». 



41. Sur l'Obirehia. b'Omoul. 

Dans la vallée du Teherboul. 

Il fait froid. Le soleil n'est pas encore 
levé, et nous sommes, depuis un bon mo- 
ment, occupés à gravir les coteaux arides 
et abrupts de l'Obirchia. L'ermitage est 
loin derrière nous: c'est à peine si l'on a- 
perçoit encore en bas, à gauche, par delà 
les gorges de la Ialomitza, quelques noires 
taches de forêts; toujours plus large et plus 
immense, baille au-dessous de nous, comme 



196 



un gouffre, la prodigieuse vallée; à droite 
se dressent les sombres remparts des 
Boutchégi; des troupeaux de blancs ro- 
chers s'alignent à leurs crêtes, et des pans 
des brouillards se meuvent mollement de- 
vant eux. De quelque part que l'on se 
tourne, ce ne sont qu'échines dénudées de 
montagnes, — le vaste royaume des pré- 
cipices et des déserts de pierre; pas un 
arbre, pas une source, pas une touffe de 
verdure où reposer ses regards. Au-des- 
sus du pic des «Babe» (Vieilles) une lu- 
mière blanche se diffuse dans le ciel; une 
cime élevée s'allume du côté opposé, en- 
suite, une autre; le rideau de brumes se 
déchire, et une gerbe de rayons, longues 
lances lumineuses, perce les vallées, com- 
me un vol de flèches. Encore deux heures 
de montée, et nous voici au point le plus 
haut de Boutchégi, sur le faîte chauve de 
«POmoul» (l'Homme). 

Arrivé là, on est d'abord envahi par 
une sorte d'inquiétude, une douce agita- 
tion, comme si on était sur le point de 
s'envoler. Il y a dans tout ce paysage quel- 
que chose de si imposant et un tel air 
de fête, que l'on oublie subitement fati- 
gue, soif et faim, et l'on n'a pas le cœur 



— 197 — 

de s'asseoir; on regarde de tous côtés, 
émerveillé, l'on aspire profondément l'air 
frais et pur qui sent la neige; les yeux 
se reoaissent avidement d'immensité, et 
je ne sais quelle sensation de vigueur, 
d'orgueil enfantin vous fait redresser la tête 
et regarder fièrement autour de vous, com- 
me si vous étiez pour quelque chose dans 
la création, comme si en cette seconde 
unique, pour vous seul, se dressait de par- 
tout ce peuple de montagnes... 

Nous faisons halte au pied des trois co- 
losses de granit enclavés dans le faîte de 
l'Omoul; celui du milieu, vu de loin, a ré- 
ellement quelque chose de la forme hu- 
maine. Derrière eux, se trouve une cabane 
de pierre, où l'on peut s'abriter en cas de 
mauvais temps. Partout alentour, des roches 
éboulées; on se croirait sur les ruines de 
quelque cité fantastique. Et tout est tran- 
quille: pas un souffle de vent, pas un oiseau 
au ciel; le soleil scintille aux arêtes du mont 
Cochetila, dont l'échiné s'appuie sur les 
deux antiques géants: le Moraroul, à la 
cime duquel on peut fouler d'un pied la 
terre roumaine, et de l'autre la Transylva- 
nie, et le Caraïmane, aux contours afgus, 
dont les sommets voient fleurir les frileu- 



198 — 







Le pic de r«Omoul 



— 199 — 

ses étoiles de la montagne, les fleurs de 
la Reine, (l'Edelweiss). Et les pics innom- 
brables, sans fin, se dressent de tons cô- 
tés, sortant les uns des autres, s'élevant 
et s'abaissant jusqu'aux profondeurs de 
l'horizon comme s'ils essayaient de percer 
de leurs créneaux, la voûte bleue du ciel. 
Les regards descendent, par leurs inter- 
stices, les degrés des forêts échelonnées 
jusqu'au plus lointain des vallées; çà et 
là, on entrevoit par groupes les habita- 
tions des hommes, blanches éclaboussures 
sur un fond d'abîme, dont quelques-unes 
étincellent comme des éclats de miroir... 
C'est ainsi que doivent voir nos villes, 
les vautours, du haut de leur majestueux 
empire. 

Du haut de «l'Omoul» nous dévalons 
par le flanc de la montagne qui dévie du 
côté du Caraïman, et après quelques cen- 
taines de pas sur cette herbe glissante, 
qui pousse par touffes, si bien nommée 
«barbe de chèvre» nous tournons à gau- 
che et entrons dans la vallée du Tcher- 
boul, la gigantesque gorge des Boutchégi, 
qui s'étend des remparts d'Obirchia jus- 
qu'au lit de la Prahova. Ses parois crevas- 
sées et rocheuses sont tellement hautes et 



— 200 — 

abruptes, le sentier si étroit et sans appui 
que l'on s'arrête par moments, pris de 
peur, sur un rebord de pierre, au milieu 
de l'abîme, et qu'on se sent défaillir à 
la vue du gouffre ouvert sous ses pieds. 
Au fond, par des échelons de rochers, s'é- 
lance le torrent du Tcherboul (le Cerf) en 
bonds prodigieux, qui figurent dans l'ima- 
gination populaire, la fuite éperdue d'un 
cerf. 

De temps en temps, si l'on jette un re- 
gard en arrière, on croit voir les montagnes 
se mettre en marche et vous suivre. Et l'on 
avance ainsi, le long de ce précipice, pen- 
dant plus de trois heures; et celui qui au- 
rait perdu son chemin pourrait errer une 
journée entière sans venir à bout de le re- 
trouver. Plus bas, les parois s'abaissent. 
Nous suivons maintenant, sans inquiétude, un 
sentier large, ombreux; des lits de mousse 
moelleuse nous invitent au repos; des sour- 
ces bruissent de tous côtés; çà et là, un 
rayon de soleil oblique tremble à travers 
les ramures; de plus en plus clair, monte 
d'un bas le son d'une cloche, — nous ap- 
prochons de Bouchténi ; lentement nos âmes 
commencent à se recueillir; le paysage 
infini vu du haut des Boutchégi, les hau- 



— 201 - 

teurs vertigineuses, les innombrables châ- 
teaux qui perçaient l'horizon de leurs tours 
irrégulières et blanches, la vallée du Tcher- 
boul, avec son effrayante majesté, toutes 
les beautés et les merveilles que nous ve- 
nons de contempler, prennent, en nous re- 
venant à l'esprit, un peu du charme des 
choses vues en rêve. 



42. Lia vallée de la Prahova: 
Prédeal, flzouga, Bouehténi, Sinaïa. 

Au pied des Boutchégî, en face des 
sommets les plus élevés et les plus beaux, 
s'ouvre, du nord au midi, la vallée de la 
Prahova — solitude et forêt ténébreuse il 
y a deux cents ans — - aujourd'hui, la vallée 
la plus peuplée et la plus riche de tout 
le pays. Elle part depuis la frontière, des 
versants de Prédeal, et descend en longs 
zigzags, parmi les montagnes, jusqu'au delà 
de Campina, où ses contours se fondent 
dans la vaste largeur unie de la plaine 
danubienne. 

Sitôt passée la frontière de la Transyl- 



202 



vanie, en suivant la jolie route qui tra- 
verse la vallée, on voit à gauche les 
hautes bâtisses de la gare et de la dou- 
ane, et à droite, une dégringolade de 
villas qui s'échelonnent par tout le vert 
coteau, étalé comme un tapis au soleil. 
C'est Prédéal ; un grand village, situé au 
repli des montagnes, sur l'un des plateaux 
les plus hauts de nos frontières. D'ici jail- 
lissent, au revers des talus, les ruisseaux 
qui se réunissent plus bas en un seul cours 
d'eau, et donnent naissance à la Prahova. 
La route contourne le pied d'un massif, 
longe l'ermitage de Prédéal, et traverse 
le village d'Azouga qui a l'aspect d'une 
ville, grâce aux innombrables usines dont 
les hautes cheminées se dressent, noires de 
fumée, du pied du mont Sorica jusqu'au 
lit de la Prahova. Des forêts sans fin s'é- 
lèvent des deux cotés. Le long de l'eau 
glissent les trains bruyants, les uns hale- 
tant aux montées, les autres se précipi- 
tant aux descentes, en un élan vertigineux; 
ils percent les montagnes, et font trem- 
bler les forêts aux sifflets de leurs chau- 
dières et au tintamarre assourdissant de 
leurs roues. 

Après Azouga, la route dessine une 






203 



large courbe à droite, contourne le tun- 
nel de la voie ferrée, et débouche à Bouch- 
téni. Ici la vallée s élargit un peu: de 
larges clairières parsemées de fleurs s'é- 
talent parmi la fraîcheur des sources. De 




L'ermitage de Prédéal. 

jolies maisons riantes s'étagent en plein 
soleil sur le versant gauche: au fond, la 
forêt de sapins, et, se dressant hors de 
ses ténèbres, les cimes des Boutchégi, vio- 
lettes et abruptes, avec leurs blanches 
ceintures de neige, et leurs arêtes aiguës, 
que seuls les vautours et les nuages frô- 



— 204 — 

lent. L'on ne voit de nulle part, aussi bien 
et aussi près, les gigantesques jumeaux 
d'en face de Zamora, ces Jépi rocheux qui 
se tiennent comme 'deux sentinelles seu- 
les remparts des Boutchégi. A leur pied, 
au-delà de la Poïana Tzapoului (Prairie 
du Bouc) on voit une belle chute d'eau, 
la célèbre Urlatoarea (Hurlante) dont le 
torrent se précipite du haut d'une corniche 
de granit, et tombe droit d'une hauteur 
de quinze mètres — rouleau de cristal scin- 
tillant qui se brise avec fracas dans la 
trombe écumante d'en bas. A sept kilo- 
mètres de Bouchteni, à droite de la Pra- 
hova, se trouve Sinaïa, la capitale d'été 
de notre pays. Il y a deux cents et quel- 
ques années' c'était le désert ici. Le mont 
Molomotz était recouvert de forêts, un 
seul petit ermitage s'y cachait dans une 
clairière au flanc de la montagne, où quel- 
ques moines vivaient en solitaires. 

La légende raconte, qu'un jour, pen- 
dant la veillée de la Sainte-Marie, le gar- 
dien de l'ermitage, étant sorti de matines, 
s'arrêta, pour se reposer, au sommet de 
la colline, là où se trouve aujourd'hui le 
monastère de Sinaïa; et s'étant assoupi, 
par grande fatigue, une très-belle appari- 



— 205 — 




— 206 — 

| tion visita son sommeil : Il crut entendre, 
: montant de la vallée, des voix d'anges 
; chantants, qui s'élevaient jusqu'aux cieux, 
| tandis qu'en bas, au milieu d'une prairie, 
I il voyait poindre une grande lumière, blan- 
I che comme le jour; et deux troupes de 
jeunes gens, vêtus de blanc, et portant 
des cierges allumés, chantaient le motet 
de l'Assomption; mais sitôt que les chants 
eurent cessé, les ténèbres de la nuit s'é- 
paissirent de nouveau. Plus tard, le Conné- 
table Mihail Cantacouzino, ayant entendu 
raconter cette vision, se souvint que du 
temps où il fuyait les persécutions des 
Turcs et se tenait caché au mont Sinaï, il a- 
vait fait vœu, si jamais il retournait vivant 
dans sa patrie, de bâtir une église; il ht donc 
édifier en cette même prairie, au pied de 
l'ermitage de Molomotz, un monastère qu'il 
nomma «Si'naïa» «en ressemblance du 
grand Sinaï». Et ce monastère resta caché 
environ deux siècles dans les profondeurs 
des forêts, jusqu'au jour où le Prince Ca- 
rol y vint à passer; charmé par la beauté 
du paysage, il résolut de se bâtir une ré- 
sidence d'été dans cette vallée tranquille et 
fraîche. Les arbres furent abattus, un im- 
posant château s'éleva au-dessus du Pé- 






— 207 — 

lesch, et toute une ville naquit, comme en 
un conte de fée, sur le versant du Mont 
Fournica. Aujourd'hui, les vieillards s'arrê- 
tent, émerveillés; les anciens charretiers 
qui, autrefois, avec leurs lourds chariots 
couverts, ne traversaient que solitudes sans 
bornes, depuis Oratzié, jusqu'au pied du 
Zamora; ils s'arrêtent et contemplent, com- 
me un miracle subit, cet encombrement de 
maisons belles et grandes à l'envi, qui s'a- 
grippent aux flancs des montagnes,., et ils 
ne peuvent croire à leur yeux... Mais la 
nuit! la nuit lorsque toute la ville scintille 
à la lumière des lampes électriques, lors- 
qu'on dirait que les plus belles étoiles du 
ciel sont descendues prêter leur charme à 
cette vallée, Sinaia paraît une vision d'un 
autre monde — Les Boutchégi se dressent 
et la regardent, pétrifiés, — délicieux coin 
de paradis accroché à leurs pentes, et ils 
se répètent assurément l'antique dicton : 
«C'est l'homme qui sanctifie le lieu». Où est 
l'ermite de Molomotz, pour voir incarné 
son rêve d'il y a deux cents ans! 

En sortant du parc, nous suivons len- 
tement la route qui gravit, en molles 
courbes, la colline: nous traversons la cour 



— 208 — 




— 209 — 

du monastère, et redescendons par la val- 
lée du Pélesch. Un verdoyant plateau s'é- 
lève en face de nous, et tout en haut, 
sur une terrasse baignée de soleil se dé- 
tache, svelte et lumineux sur un fond de 
forêts, le «Castel-Pelesch» merveilleux joyau 
d'une beauté et d'une grandeur telles, que 
même les contes fantastiques ne le peu- 
vent égaler. Des plates-bandes fleuries l'en- 
tourent, et doucement les sources mur- 
murent et frémissent autour de lui, en un 
jaillissement de pierres précieuses, tandis 
que le soleil s'arrête au crépuscule sur la 
Piatra-Arsâ (Pierre-Brûlée) et longuement, 
avec amour, contemple d'en haut ce mi- 
racle, comme s'il n'avait pas le cœur de 
s'en détourner. Or donc, un soir, com- 
me les antiques Boutchégi regardaient de 
loin vers le château, ils virent notre Reine 
assise à la fenêtre, pensive, et ils lui fi- 
rent savoir par leur héraut, le Pélesch, 
qu'ils désiraient causer avec elle — de ma- 
jesté à majesté — car ils ont bien des cho- 
ses à conter, et ils attendent depuis mil- 
le et mille ans une âme qui les puisse 
comprendre. Et la bonne Reine répondit 
qu'elle était prête à les écouter. Alors pri- 
rent la parole et le «Pélesch» jaseur, et 

14 



— 210 — 




Château du Pélesch. 



— 211 — 

le «Pic du désir» (Virfou cou Dor) et «la 
Fourmi» (Fournica) et les «Jépi» et «l'Hom- 
me» (Omoul); et toutes les montagnes 
et toutes les sources de la région contè- 
rent leurs secrets et leurs peines, depuis 
le commencement du monde; et Sa Ma- 
jesté prêta l'oreille à tous, avec amour et 
pitié; et de leurs récits, elle tira un livre 
merveilleux, un livre plein de profondeurs 
immortelles, comme sont les montagnes 
et les sources qui le lui ont dicté. 



43. Campina. Lia vallée de Doftana. 
Slànie de Prahova. 

A partir de Sinaïa la route décrit une 
courbe qui longe la vallée, et fait un cro- 
chet à gauche, en franchissant la Praho- 
va; ensuite, rusant avec la montée, elle 
gravit habilement les pentes tortueuses, 
écarte les roches, jette un pont élevé au- 
dessus des Oratzié, et débouche enfin'dans 
la clairière de Possada. Ici s'ouvre l'échap- 
pée la plus large et la plus belle sur la 
vallée de la Prahova. L'écran des mon- 



212 — 



tagnes semble s'écarter; et dans le loin- 
tain, à perte de vue, on distingue le long 
serpentement de l'eau qui sème des ta- 
ches d'argent toujours plus petites et plus 
pressées sur le gravier blanc, entre des 
rives rongées, de plus en plus penchées 
et étroites; une lumière douce, reposante 
dessine en clarté la vallée; et les col- 
lines grises se fondent dans la profon- 
deur de l'horizon. Depuis Oratzié, la route 
est taillée dans le flanc de la montagne; 
du bord de la chaussée dévalent, vers le 
fond, des roches géantes, feuillets boule- 
versés où le temps a inscrit l'histoire ora- 
geuse de la terre. En bas mugit la Pra- 
hova: les forêts frémissent au fracas des 
trains. A Comarnic la vallée s'élargit, la 
route passe du côté ^opposé, sur le ver- 
sant gauche, traverse Bréaza, et descend 
tout doucement, entre des talus escarpés 
et noirs de pétrole, au pied du plateau 
de Campina. A partir d'ici, la Prahova 
débouche dans la plaine, absorbe au-des- 
sous de Ploéschti, les flots du Téléajine, 
et se 'verse, à la limite du district, dans 
la Ialomitza qui charrie au Danube tous 
les cours d'eau des Boutchégi. 

Nous quittons la route, nous escaladons 



213 



la colline de gauche, et nous voici à Cam- 
pina. C'est une petite ville paisible, située 
au pied des montagnes, sur une colline 
nue, riche en sources de pétrole. C'est ici 
que vit, loin du bruit du monde, dans une 
maisonnette isolée, le plus grand artiste 
que notre race ait produit, le peintre Gri- 
gorescou. 

Sous quelle lumière enchanteresse, ap- 
paraissent à nos yeux, dans les toiles de 
ce maître, les beautés de notre pays!. 
Sous des ciels bleus et chauds, paissent, 
aux vastes penchants des montagnes, des 
troupeaux de brebis; à la crête d'une col- 
line, un pâtre debout s'appuye sur son 
gourdin; des forêts rouillées par l'automne 
éparpillent leur feuillage; au-dessus d'elles 
glissent de blancs nuages légers; au creux 
des vallées lointaines étincellent des riviè- 
res d'argent; de petites maisons blanches, 
riantes, se montrent parmi les arbres; sur 
les coteaux en pente douce descendent 
lents, et paresseux, les bœufs attelés aux 
chariots remplis de foin; une bande de 
Tziganes passe le long de la route, dans 
un nuage de poussière ; une paysanne, 
grande et svelte, marche à pas mesurés 
en filant sa quenouille, et mène paître 



— 214 - 

un troupeau de veaux... et je ne sais quelle 
atmosphère de bonté, de paix, d'amour pur 
et élevé flotte autour de ce monde sorti 
de la main du maître... un monde plein 
de vigueur, où toute chose est vivante; 
un petit coin de prairie, une touffe de 
bouleaux blancs et fins, une délicate fleur 
des champs, vivants ils vous regardent du 
fond de leur cadre: ils vous sourient, vous 
parlent avec tendresse — et que de belles 
choses ne racontent-ils pas sur notre pays! 

Nous sortons rassérénés de la maison 
du maître, comme d'une église où nous 
aurions prié. Nos yeux sont encore pleins 
de toute cette lumière, et lorsque, après 
une heure de montée en forêt, nous des- 
cendons par la vallée large ouverte de la 
Doftana, il nous semble que toute chose 
— vertes prairies, maisons blanches au 
pied des coteaux, bêtes au pâturage, et 
l'auberge au bord de la route, et les talus 
déchiquetés qui s'écartent en remontant 
vers Teschila — tout n'est que beauté dé- 
tachée des toiles du maître. 

A gauche de Doftana, on aperçoit, au 
pli des vallées, le village de Téléga, aux 
riches salines, où vient aboutir, en fran- 
chissant les hauteurs de Câmpina, un em- 



— 215 — 



branchement de la voie ferrée. Plus haut 
vers le nord, au milieu d'une jolie éclaircie 
en plaine, se trouve le vieux monastère 
de Brébou, qui est entouré de hautes mu- 
railles, comme une forteresse. C'est ici que 
se réfugia, jadis, tremblante et priant avec 
force génuflexions pour le salut de sa patrie, 
la pieuse princesse Eléna, femme de Matéi 
Bassarab, tandis que le Prince, dans la 
bataille de Finta, rougissait les rivages et 
les flots de la Ialomitza du sang, inutile- 
ment versé, des malheureux Roumains; 
— guerre sacrilège et cruelle qui reste une 
des pages les plus tristes de notre his- 
toire. — En quittant Brébou, nous coupons 
au plus court par dessus le Négrachoul, 
et après un ardu trajet de quatre heures, 
nous descendons, à travers les taillis, jus- 
qu'au plateau où se trouve le Slanic de 
Prahova. Le village, situé dans la vallée, 
est traversé par le ruisseau de Slanic, où 
s'égouttent les sources que l'on voit sour- 
dre du pied des collines, et qui laissent 
sur l'herbe desséchée, une blanche traînée 
de sel. A droite se trouvent les établis- 
sements des bains, un peu au-delà, les hautes 
bâtisses de l'administration des salines. Nous 
descendons portés par la cage, dans l'ou- 



216 



verture étroite et sombre de la mine; d'en 
bas monte une fraîcheur, avec une étouf- 
fante odeur de pétrole, ensuite, on dis- 
tingue, de plus en plus fort, le choc des 
marteaux: et tout à coup, une lumière 
blanche, étincelante, nous environne de par- 
tout; nous voilà au tond. Nous sommes, 
en vérité, dans un autre monde, dans un 
de ces palais de cristal dont nous émer- 
veillaient les contes de notre enfance. Le 
long des galeries géantes, creusées à une 
profondeur d'environ cent mètres, sous 
l'éclatante lumière des lampes électriques, 
les mineurs qui fourmillent contre les 
hautes murailles brillantes, semblent des 
nains occupés à quelque jeu. Rien ici ne 
ressemble à ce que nous connaissons. Et 
les sons mêmes y sont tout autres. Les 
marteaux heurtent les parois vitreuses, à 
coups toujours plus pressés; de grands 
blocs aux arêtes régulières sont lourde- 
ment versés dans les brouettes, tout le 
profond espace résonne au fracas du la- 
beur. Nous sommes dans l'une des plus 
riches salines du monde: on y pourrait 
puiser pendant cent ans, le sel nécessaire 
au monde entier. Nous remontons; nous 
sentons avec un frisson d'angoisse, le vide 



— 217 — 

grandir sous nos pieds, et toujours plus 
lointain et plus sourd, nous parvient le 
choc des marteaux. Nous voici de nou- 
veau dans la bonne clarté du soleil! Un 
peu plus haut se trouvent les salines aban- 
données, gouffre effrayant, au fond duquel 
les regards n'osent plonger. A côté se 
dresse, aussi haute qu'une chapelle, un 
bloc de sel blanc arraché au sein de la 
terre; le soleil tire des étincelles de ses 
arêtes polies et transparentes; et sous l'ac- 
tion des pluies le sommet s'est orné d'a- 
rabesques. 



44. Lia vallée du Téléajine. 

Par des crevasses de montagnes, sous 
l'ardeur du soleil, nous avançons vers 
l'est, à travers des terrains déserts zébrés 
de sources salées qui dessèchent l'herbe 
où elles passent; et nous descendons, par 
les pentes escarpées du Rouncou, dans 
la vallée du Téléajine. Nous faisons une 
courte halte à Valéni-de-Mounté, petite 
ville vieille de 600 ans, qui s'étend parmi 
les pâturages et les vergers, le long de 



- 218 — 

la rivière «la Valéanca». C'est ce défilé 
qui dut servir de gué aux hordes des Tar- 
tares, au temps où elles se ruaient surnotre 
pays, car les villages, dans toute la vallée 
du Téléajine, gardent des souvenirs de ces 
époques de terreur: doïné, légendes, noms 
de localités, tout le prouve. Nous conti- 
nuons notre route en suivant le cours du 
Téléajine, et nous passons près de Drajna, 
où l'on a récemment découvert, au som- 
met d'une colline, les restes d'un impor- 
tant camp romain, et après un trajet de 
quatre heures, sur les collines crevassées 
de lits de torrents, à travers d'abruptes 
fondrières, nous arrivons au monastère 
de Souzana, qui est situé au milieu d'une 
belle prairie au sommet d'une éminence, 
au pied de laquelle se jettent dans le 
Téléajine, le ruisseau de Stânca à droite 
et le Epourache à gauche, en dessinant, 
à travers les fourrés de la vallée, comme 
une croix d'argent. 

L'heure sonne de la prière du soir. 
Enveloppées d'un voile par dessus leur 
comanac *), couvertes de longues mantes de 



!) Comanac — coiffure de velours noir en forme de 
toque. 



- 219 — 

bure, doucement s'acheminent les petites 
nonnes, à pas menus, vers l'église située 
au milieu de la cour. Tout autour, sur 
les bords d'un large tapis de verdure, s'a- 
lignent leurs cellules: maisonnettes blan- 
ches, proprettes, ornées, comme pour un 
jour de fête, de fleurs nombreuses, parmi 
lesquelles les chrysanthèmes lèvent fière- 
ment la tête. Douce et plaintive résonne 
dans tout l'enclos la voix des chanteu- 
ses sacrées. Dans l'air flotte une enivrante 
odeur de menthe et de mélisse. Et un 
babil pressé, confus, bourdonne au des- 
sous de nos pieds: c'est la querelle des 
rivières dans la vallée. 

En sortant de Souzana, la route mon- 
tante ondoie entre les collines boisées, en 
suivant les courbes du Téléajine; çà et là, 
s'ouvrent de vertes éclaircies, rafraîchies 
par des sources limpides. Nous gravissons 
une côte, et tout à coup, comme si un 
rideau s'écartait subitement, l'espace s'é- 
largit devant nous, et un spectacle im- 
prévu s'offre à nos yeux: Au fond, une 
chaîne de montagnes encercle l'horizon; 
de l'épaisseur des forêts qui les revêtent 
jusqu'à mi-corps, elles dressent, imposan- 
tes, leurs bosses anguleuses, blanches 



— 220 — 

comme l'ivoire, dessinées en arc sur le bleu 
du ciel; tandis qu'en bas, au centre de 
cette majestueuse ceinture de forêts et de 
montagnes s'étale, sur la rive gauche du 
Téléajine, une ravissante prairie où sont 
parsemées quelques maisonnettes rustiques, 
un peu plus loin, proche la forêt, on voit 
le monastère de Kéia, et du côté opposé, 
à la montée de la route, la douane de 
Bratotcha. Nous mettons pied à terre au 
seuil de ce paradis, niché dans l'enton- 
noir des plus belles montagnes de la chaî- 
ne du «Tatare» 

Au-dessus de nous, les arêtes créne- 
lées des Tigaïé, allumées par les derniers 
rayons du soleil, semblent une couronne 
de flammes. La nuit sort des forêts. La val- 
lée s'endort. Une douce odeur de foin 
embaume l'air rafraîchi.... 



221 



45. Dans les montagnes de 
Bouzéou. Siriou. 

Au sommet du Tatare, où nos fron- 
tières touchent celles de l'Ardéal, nous 
disons adieu aux beautés du district de 
Prahova, et, par-dessus les cîmes houleu- 
ses comme une mer, nous contemplons 
à l'est, ces montagnes pleines de trésors: 
les accueillants et généreux Carpathes du 
district de Bouzéou. Autour de nous, dans 
la claire lumière de l'aube, se dressent 
des cathédrales par milliers. Le soleil se 
lève derrière le Siriou dont les tours aï- 
gués commencent à s'empourprer. Le brouil- 
lard au-dessous de nous se dissipe; des 
traînées, couleur de fumée, flottent aux cî- 
mes des forêts; les cours d'eau, peu à 
peu, se dessinent clairement au creux des 
vallées. 

D'ici partent, ' en rayonnant, les chaînes 
éparses des montagnes. Comme à travers 
les doigts d'un poing géant, de tous côtés 
jaillissent des rivières impétueuses, qui ab- 
sorbent dans leur lit les mèches écheve- 
lées des torrents, et jettent comme un 



222 



réseau d'argent par dessus les beautés de 
cette région. Au loin, à perte de vue, se 
déploient les coteaux verdoyants, les ci- 
mes lumineuses qui dévalent en cascades 
les degrés des montagnes, jusqu'aux villages 
disséminés dans la plaine; on aperçoit des 
enclos de brebis aux lisières des forêts, 
et des moulins, des scieries au long des 
cours d'eau. Nous entrons par le défilé 
de Crasnéa, nous descendons la vallée 
de Tataroutz, et nous voici dans le sen- 
tier foulé par les troupeaux qui conduit 
à l'imposante forêt de mélèzes déployée 
au flanc du mont Siriou. La montée est 
facile, sous la voûte de feuillage, parmi 
les hautes fougères amoureuses d'ombre; 
chaudes et discrètes, les caresses du soleil 
tremblent sur les troncs cuivrés: à gau- 
che s'ouvrent des clairières, et de leur seuil, 
nous regardons au large, vers le midi. Au 
loin, à l'horizon, se dessinent les hameaux 
dispersés au versant des collines, et les 
vastes enclos de Kiojdoul-de-Bisca, grand 
village de riches fermiers, dont les ver- 
gers et les pâturages partent depuis la 
frontière et s'étendent sans interruption 
jusque loin, aux pentes du Néhoï, près de 
la rivière de Bouzéou. Après deux heures 



223 



de lente montée, nous débouchons dans 
la haute et lumineuse solitude des «Fétzélé- 
Siriouloui» Nous nous reposons au som- 
met du plateau, sur l'un des rochers qui 
entourent le lac ravissant du Siriou. Le 
soleil plane au haut du ciel. Une paix di- 
vine règne sur tout ce site enchanté. Emer- 
veillés, nous regardons au fond de l'eau 
miroitante, dans l'abîme bleu de ce mor- 
ceau de ciel enclavé dans le roc à nos 
pieds. Et pour une minute, nous vivons 
dans un conte. Les pâtres disent qu'ici 
les vautours viennent boire au printemps 
l'eau qui rajeunit; ici ils apprennent à voler 
à leurs petits: au-dessus de ce miroir ma- 
gique ils clignent leurs yeux ensommeillés, 
les ailes étendues, ces triomphants rois des 
hauteurs. 

Nous repartons en suivant le torrent 
qui prend sa source dans le lac, et nous 
dévalons des pentes abruptes, et fanchis- 
sons des arêtes de rochers, pour «couper 
au plus court» qui est toujours le plus 
long, comme dit si bien notre diction 
populaire. Nous voici enfin dans le char- 
mant vallon du Siriou, couché entre les 
forêts de sapins et les coteaux lumineux, 
dont les pâturages reposent les yeux et 



— 224 - 

vous enivrent du parfum de leurs fleurs. 
Dans cette vallée, nous faisons la rencon- 
tre d'un jeune savant français qui cherche 
à lire l'âge et les secrets de la terre dans 
le livre encore inexploré de nos montag- 
nes. Les beautés de la nature, comme 
celles de l'art, font les amitiés promptes. 
Lui aussi vient de Prahova, mais par une 
autre vallée, par la Bisca-Kiojdouloui: il a 
vu à peu près les mêmes régions que nous, 
et à partir d'ici, nous faisons route en- 
semble. 



49. JVIélédie. 

Après plusieurs jours de chevauchée 
et de cahots, après des nuits d'insomnie 
dans des huttes de bergers, être assis à 
son aise, dans un fauteuil moelleux, par une 
claire soirée d'été, parmi le silence solen- 
nel des montagnes, sous un ciel éclaboussé 
d'étoiles, et entendre un étranger intel- 
ligent, qui a beaucoup voyagé, et beau- 
coup vu, l'entendre vous parler avec ad- 
miration de votre pays, de ses beautés, 



— 225 — 

et de ses richesses, c'est là une de ces joies 
qui vous laissent pour toute la vie com- 
me un rayon de lumière ineffaçable, un 
sentier par lequel on aime à reporter en 
arrière ses souvenirs. 

Nous sommes à Mélédic, Tune des gorges 
les plus larges des Carpathes du Bouzéou. 
Les sommet où nous nous trouvons — 
un pic élevé, d'où l'on a vue sur toute 
la vallée du Mélédic et les montagnes qui 
l'entourent — se nomme le «Grouiou-Haï- 
doutchilor» Un imposant château se dresse 
au bord du lac; les fleurs nous entourent, 
les étoiles tremblent dans le lac, et dans 
la vallée, les eaux du Slanic clapotent 
doucement. 

— Mon Dieu, que votre pays est donc 
beau! cette terre est en vérité une mère qui 
vous gâte, elle vous comble, presque sans 
peine aucune de votre part — ce qui n'est 
pas toujours un avantage — elle vous pro- 
digue à pleines mains les fruits les plus savou- 
reux, les céréales les plus recherchées en 
Europe, et des crus, dont nous autres à 
Paris, nous parlons comme de fictions des 
contes merveilleux. Dans les autres con- 
trées il faut peiner, suer au dur labeur, 
et lutter corps à corps avec la terre pour 

15 



— 226 — 

lui arracher quelque chose de ses riches- 
ses, — sans parler des pays froids, où la 
glèbe est avare, où les hommes sont for- 
cés de demander à la mer la nourriture 
que la terre leur refuse. Mais ici, j'ai vu 
de vastes pâturages qui ne servaient à 
nul usage; des forêts immenses qui sem- 
blaient n'avoir poussé que pour l'ornement 
des montagnes et l'abri des bêtes sauva- 
ges, des collines de sel et des fleuves de 
pétrole qui, tout seuls, avaient surgi des 
profondeurs, comme impatients, venant 
et eux-mêmes au-devant de vous. Je suis 
resté stupéfait, hier à Lopatari, quand j'ai 
vu, sur les hauteurs, ces langues de feu, 
transparentes, tremblant à la clarté du jour, 
et je me figurais... mais comment pour- 
rait-on ne pas rêver dans un pays com- 
me le vôtre?... je me figurais, sur cette 
colline du Smoléan, une ville s'élevant, 
qui serait éclairée et chauffée par ce gaz 
si pur, filtré avec tant de soin, et prodi- 
gué avec tant de largesse par votre terre 
bienfaisante; et toutes ces montagnes, — 
ces belles montagnes du Bouzéou, qui ca- 
chent des lacs, de l'ambre et de l'or — je 
me les figurais offrant tout à coup leurs 
trésors secrets, les déversant sur cette 



— 227 — 

ville et sur le pays entier... Quelle nuit 
divine, et comme elle invite aux causeries 
et aux rêves!... Dites vrai, est-ce que votre 
patrie — je m'imagine combien vous devez 
l'aimer, — est-ce qu'elle ne vous donne pas 
souvent de ces rêves des mille et une 
nuits? En tout cas, avouez que vous êtes 
un peuple heureux. 

— Nous devrions l'être. Je vous ai dit, 
pourtant , quel passé tourmenté fut le 
nôtre; notre vie entière n'a été qu'une 
lutte, et notre terre, un champ de pillage 
et de massacre. Aujourd'hui encore, nos 
laboureurs déterrent des flèches en creu- 
sant leur sillon; des éperons, des mors 
rouilles, et des ossements de chevaux et 
de héros gisant pêle-mêle. Pendant que 
vous travailliez en paix à élever les autels 
de la lumière occidentale, nous autres, 
nous montions la garde — sentinelles in- 
fatigables et fidèles — aux portes des Car- 
pathes; nous combattions, pauvres de nous, 
seuls, sans le secours de personne et dé- 
tendions de notre sang votre paix sacrée 
et fertile... La garde qui meurt — comme 
vous dites dans votre belle langue — qui 
meurt et ne se rend pas. C'est nous qui 
fûmes cette garde! Vous voyez donc que 



— 228 — 

nous ne vous sommes pas tout à fait étran- 
gers, et que, nous aussi, nous avons ajouté 
quelque chose — de loin — à cette grande 
lumière où nous pouvons à peine main- 
tenant, tourner nos regards, et rassasier 
à sa clarté, nos âmes, depuis tant de siè- 
cles assoiffées... Notre peuple est encore 
sous le coup de la terreur des dangers 
affrontés. Il ne connaît pas l'épargne, parce 
que mille fois il a épargné, et qu'il a été 
mille fois pillé; il n'est pas confiant dans 
la justice et l'ordre des choses humaines, 
parce que sans cesse il a donné sa con- 
fiance, et que sans cesse il a été trompé, 
tant par les hommes que par le sort. Il 
est maintenant, le pauvret, comme un 
enfant. battu; un enlant doux et bon, doué 
des qualités les plus rares; — car des tré- 
sors cachés dorment encore dans son âme 
comme dans la terre sur laquelle il vit — 
et le jour où, rasséréné et réveillé à sa 
véritable vie, il sera appelé à les déplo- 
yer, il n'y aura pas de peuple plus sage, 
plus généreux, plus riche en hommes de 
bien que le peuple roumain. 

Et alors, mon cher Monsieur, votre beau 
rêve, le nôtre à tous, cessera d'être un 
rêve... 



— 229 — 



47. Lie Mont Pentéléou. 

Lie Monastère de Gavanou. 

Lie soleil est haut de trois lances, au- 
dessus de l'horizon, nous apprend le vieux 
Ghéorghé; nos montres disent qu'il est dix 
heures, et l'on ne voyait, au départ, pas 
un pouce de lance. A quelle distance der- 
rière nous est restée la vallée du Mélédic, 
avec ses bains, son imposant château, ses 
lacs scintillants! avec son vieux monastère, 
et les ruines maussades de la cité de Vin- 
tila-Voda, au bord du Slanic! Seules les 
légendes, les merveilleuses légendes du Mé- 
lédic nous accompagnent sur les hauteurs. 
C'est le vieux Ghéorghé qui les porte dans 
sa besace. Et comme il s'entend à les ra- 
conter !... 

— Comment faites-vous pour savoir tou- 
tes ces histoires père Ghéorghé? puisque 
vous n'êtes pas d'ici?.... 

— Hé!... Faut croire qu'elles seront ve- 
nues elles-mêmes jusqu'à nous!... 

Son parler est lent et posé. De temps 
en temps, il rejette légèrement la tête 



— 230 — 

en arrière, sourit finement, et toute sa figu- 
re s'éclaire. 

De taille moyenne, musclé, agile, la jam- 
be bien prise dans ses sandales lacées et 
son pantalon collant de drap blanc; com- 
me ceinture, une étroite courroie par- 
dessus la chemise en toile de chanvre, 
courte des pans et étroite des manches; 
une figure aux traits secs, sans âge, brû- 
lée par le soleil, aux yeux vifs, à la mous- 
tache rousse coupée au ras des lèvres; 
des cheveux longs, tranchés net à la nu- 
que ; et sur tout cela, un énorme bonnet 
de fourrure, que le vieux Ghéorghé — à 
certains moments de ses discours — re- 
pousse tantôt sur les yeux, tantôt sur la 
nuque, tantôt sur l'oreille. Il est garde-fo- 
restier à Jitia, et depuis qu'il était garçon- 
net on l'appelait «le père Ghéorghé», parce 
qu'il ne parlait que par symboles, et n'ai- 
mait rien tant que causer avec les grandes 
personnes. Il a un frère à Bucarest, savant, 
marié, enrichi à la ville; il y a dix ans 
qu'il n'est retourné dans son village, et il 
ne veut plus rien savoir de ceux qui se 
sont ôté le pain de la bouche pour payer 
ses études. , 



— 231 — 

— Il est devenu un monsieur... pauvre 
homme !. 

— Pourquoi, pauvre, père Ghéorghé, 
puisque vous dites qu'il est à son aise?. 

— Hm... Dieu fasse qu'il le soit, à son 
aise! Mais moi je connais un dicton pay- 
san de chez nous, et je l'aime bien et le 
répète souvent aux enfants, à la maison: 

«Plutôt que manger du beurre 
En baissant les yeux à terre. 
J'aime mieux n'avoir que du sel, 
Et voir en face le soleil!». 



Et d'un beau geste il a repoussé son 
bonnet sur la nuque et a levé les yeux 
au ciel, tandis que j'ai cru voir, incarnée 
en lui, — dans l'éclair de cette seconde — 
toute la fierté de la race roumaine. 

Nous coupons en travers le long pla- 
teau dénudé du Podou Calouloui (Pont- 
du-Cheval). Autour de nous, les forêts de 
sapins, jaillies des vallées, s'accrochent aux* 
rochers. Par-clessus leurs cimes, les regards 
se perdent au loin dans l'infini de l'hori- 
zon. Au nord, les chaînes illimitées des 
collines se pourchassent comme les va- 



— 232 - 

gues de la mer. Imposant et lumineux se 
dresse, au fond, le paisible roi de toutes 
ces hauteurs, le célèbre Pentéléou, dont 
les pâturages sont les plus gras, et les 
plateaux, les* plus beaux et les plus ri- 
ches de tous nos Carpathes. Dressé hors 
des coteaux aux pentes molles, il semble 
qu'on le voie grandir, se détacher au-des- 
sus des autres cimes, solitaire, puissant, 
dessinant sur le bleu du ciel, le dôme de 
son front, et poussant jusqu'aux monta- 
gnes de l'Ardéal son échine arrondie et 
gigantesque. De ses flancs partent, écar- 
tées, comme les doigts d'une main, les 
cinq grandes branches dénudées : le Tcher- 
nate, le Miclaouche, le Pitchioru Capreï 
(Pied de la Chèvre) • le Viforitoul et la 
Zanoaga. Des taches d'ombre glissent sur 
les forêts et les clairières. Assombri, sous 
un manteau de sapins s'érige en face de 
nous le pic du Tchiréchoul (Cerisier). 

Le sentier s'enfonce sous les taillis. La 
terre, sèche et grise comme cendre, son- 
ne sous nos pieds. De légères touffes d'ai- 
relles se pressent autour des arbres abat- 
tus par l'âge. 

— Il y en a encore pour longtemps, 
père Ghéorghé, jusqu'au Gavanou ? 



— 233 — 



— Encore un peu... «un trot de jument... 
à crever en courant» 

Nous gravissons péniblement les ravins 
ombreux du Tchiréchoul : ce ne sont que lits 
de sable humide creusés par les torrents, 
sapins d'une incroyable hauteur, hêtres 
touffus aux branches surchargées de glands; 
sur des versants découverts, de blancs 
bouleaux, aux feuilles menues, légères: une 
pluie de piécettes d'argent dans l'air; en 
bas, dans la vallée, se précipitent, en mu- 
gissant, les flots impétueux de Jghiab. Un 
cerl effarouché passe au galop devant nous, 
mufle en avant, cornes penchées en ar- 
rière: il fend le taillis comme une flè- 
che; la torêt sur son passage, frémit lon- 
guement. Nous prenons à gauche, à tra- 
vers les broussailles, et descendons vers 
le Gavanou, où nous mettons pied à terre, 
dans la cour pleine de verdure, triste et 
silencieuse du vieux monastère. 

— Ouf! çà a été joliment dur! dis-je en 
boitillant de fatigue. 

Mais le vieux Ghéorghé, qui a fait tout 
le trajet à pied, portant nos vivres sur 
son dos, secoue la tête, sourit à demi et 
me regarde fixement: 

- — C'est le cas de dire: Au lieu que les 



— 234 — 

bœufs gémissent, c'est le char qui grince. 
Ce monastère est blotti dans une clai- 
rière, sous le versant abrupt et raviné du 
mont Gavanou : une petite église en bois 
au milieu de la cour; autour, quelques vieil- 
les cellules, dont la plupart en ruines: 
au fond, une source, d'où monte vers la 
colline un étroit sentier, qui mène, à tra- 
vers les rochers, jusqu'à une hutte, une 
vraie tanière, où vit seul, — tout seul dans 
ce désert depuis 80 ans — , l'ermite 3o- 
fronie. Il nous demande qui règne sur no- 
tre pays, et ce qui se passe encore en 
ce monde. Il y a cent ans, il a servi sous 
Ipsilante-Voda, au temps des Pasvangi. Il 
nous raconte qu'avant de s'établir ici, il 
a été moine à «Poïana Mérouloui» Il nous 
parle avec regret des riches maisons et 
des églises qui s'y trouvaient alors, et il 
est sur le point de pleurer, mais ses yeux 
n'ont plus de larmes: il soupire profondé- 
ment, et dit avec une tristesse sans bor- 
nes: «Aujourd'hui, le coucou chante, là 
où fut Poïana Mérouloui» 



- 235 



48. Dans le Rimnie^Sarate. 

Des forêts du Gavanou, nous débouchons 
sur la hauteur des plateaux, vers l'est, au 
pied des «Gropi-de-aur» (les Fosses d'or), 
et laissons derrière nous les villages épars 
dans les vallées, les lacs aux îlots flot- 
tants, et les sources salées, qui font, par- 
tout où elles passent des traînées comme 
de neige, et après une traite de trois heures 
par des chemins sans cesse embrouillés, 
qui longent les collines ravinées et stériles, 
la route fait un crochet à gauche, et nous 
nous trouvons enfin dans l'imposante gorge 
du Rimnic. La vallée s'ouvre comme un 
livre, et sur ses versants étalés, d'une pro- 
digieuse hauteur, s'accrochent des fermes, 
des maisons isolées, des pâturages clos 
de palissades en troncs d'arbres fendus, 
des pans de vergers taillés dans d'étroites 
bandes de terre, qui semblent prêts à 
glisser et à dégringoler, le long de la pente. 
Ici, au bout du mont Bisoca, se trouve 
l'ermitage de Poïana Mérouloui, blotti au 
milieu de la forêt qui revêt jusqu'en bas 
le côté droit du Rimnic. Nous descendons 



— 236 — 

au plus profond de l'abrupte vallée, et nous 
passons la rivière à gué. Le soleil se couche. 
Au fond, sur la Bisoca, les nuages enflam- 
més s'éparpillent en blocs de braise dis- 
persés dans le ciel; le haut talus en face 
de nous s'empourpre comme au reflet d'une 
flamme. Nous gravissons par d'obliques 
sentiers, les ravins dénudés; l'ombre du 
soir qui tombe nous suit et nous dépasse, 
et nous entrons avec elle dans le village de 
Jitia. A partir d'ici commencent à s'élever 
les bosses montueuses qui couronnent ie 
côté nord de Rimnic-Sarate. 

Le lendemain matin nous repartons, en 
montant vers la brèche de lumière qu'on 
aperçoit entre Piatra Vînata (Pierre grise) 
et le pic pointu et boisé du Stéjicoul. 
Nous suivons, à la descente, le torrent du 
Tcherboul (Le Cerl); partout les mêmes ra- 
vins escarpés, le même sol cassant, des- 
séché, crevassé de toutes parts. 

— Vous n'avez pas trop chaud, père 
Ghéorghé, avec ce gros bonnet de four- 
rure ?... 

— Non pas, car j'y suis fait... Et puis, 
ce qui me tient frais, ce sont mes quit- 
tances d'impôts que j'ai là au fond, avec 
mon paquet de tabac... car il me sert de 



237 



valise le jour, et d'oreiller la nuit, quand 
je couche dans les champs, sur la terre 
nue. Et quand je suis seul et que je m'en- 
nuie, et que j'ai la tête grosse de soucis, 
je pose mon bonnet près moi, et je cause 
avec lui, comme vous feriez vous, avec 
un ami... Hé!... que de bons conseils ce 
bonnet ne m'a-t-il pas donnés! 

Nous tournons à gauche et continuons 
notre montée par les plateaux herbeux, 
noyés de soleil. Des maisonnettes blanches 
isolées, commencent à se montrer clans la 
nappe de verdure mollement étalée sur le 
dos arrondi de la montagne. D'en haut, 
la chapelle en bois regarde les petites 
fermes éparpillées sur le vaste coteau. C'est 
le village de Nicoulé, étalé en large lu- 
mière embaumée. En quittant le village, 
nous passons auprès de deux grandes ro- 
ches qui surgissent, brusquement au mi- 
lieu de la prairie. Ce sont les Piétrélé Féti. 
(Pierres de la Jeune file) Le père Ghéor- 
ghé nous montre à gauche le sommet haut 
et anguleux de la montagne. 

— Vous voyez; c'est juste là que se te- 
naient assis et jouant, un jour, deux en- 
fants de géants, une fille et un garçon. 



— 238 — 



Ayant jeté les yeux de ce côté, vers les 
hauteurs de Nicoulé, ils firent un pari en- 
tre eux, à qui lancerait plus loin une pier- 
re; et chacun prit un rocher à la cime 
du mont, comme nous ramasserions, nous 
autres, un caillou; le garçon lança le sien 
en premier et... le voici près du ravin; 
mais quand la fille lança à son tour son 
rocher, il siffla dans l'air, comme échap- 
pé à une fronde, et vint tomber juste ici. 
Alors le garçon, de dépit et de honte de 
s'être laissé surpasser, se précipita de là- 
haut, et heurta le rocher d'un seul coup 
de sa massue, tel qu'il la fendit en deux, 
comme vous voyez — tandis que la fille é- 
clatait d'un rire si violent, que les vallées 
et les forêts en bouillonnaient jusqu'aux 
sommets de Vrantchea. Tout cela se pas- 
sait au temps des «Juifs» qui enjambaient 
les montagnes comme autant de taupiniè- 
res, et lampaient les rivières d'une seule 
gorgée... Quel monde que cela devait être 
alors!... car on raconte que c'est encore 
un de ces enfants de géant, qui, se pro- 
menant un jour dans ces parages, trouva 
dans une vallée, un de nos villages; et 
l'ayant ramassé tel quel, avec toutes ses 
maisons, dans un pan de sa petite che- 



239 



mise, il s'en fut tout courant et joyeux 
dire à sa mère: Vois, mère, ce que j'ai 
trouvé! Mais la mère se pencha sur les 
petits insectes qui grouillaient dans la 
chemise du gamin, les regarda attentive- 
ment, et dit: «Va les remettre à leur place, 
mon chéri, car ce sont des hommes, et 
c'est eux qui posséderont la terre» 

Nous traversons une forêt de sapins qui 
s'étend au pied du mont Piatra (la Pier- 
re) et débouchons de nouveau dans une 
clairière. Nous montons par de larges pe- 
louses de prairies étagées, et la vallée 
derrière nous s'ouvre de plus en plus belle; 
nous dépassons un plateau, puis l'autre, et 
nous voici en haut, à la cime du Montior. 

Nous sommes ici au seuil de la Mol- 
davie. Des flancs de cette montagne jail- 
lissent en bouillonnant et en se poussant 
vers l'est, les flots du Milcov, qui pendant 
de longues et amères années, coupait en 
deux le sol de notre pays et l'histoire de 
notre race. Ce Milcov met une barre som- 
bre sur le passé de notre patrie. Son nom 
éveille tant de souvenirs douloureux : les 
luttes cruelles, entre Stéphane-le-Grand et 
Radou-le-Beau; — entre Tomscha et Pierre- 
le-Boiteux ; entre Michel le Brave et Si- 



— 240 — 

mion Movila.... quatre siècles, environ, de 
combats acharnés entre frères ! Il coule 
moins d'eau au lit de cette rivière que 
n'ont coulé jadis le sang et les larmes des 
deux côtés de ses rives ! Une herbe fine, 
couchée par le vent, s'étend comme un 
tapis sur le large et haut sommet du Mon- 
tior. Nos regards, assoiffés d'espace, vo- 
lent par dessus les montagnes de trois 
districts. Des centaines de pics se dres- 
sent de toutes parts, surgissant les uns 
des autres, et crénelant l'horizon jusqu'au 
fond des lointains azurés. A l'orient seu- 
lement, dans la brèche qui s'ouvre auprès 
de Zboïna-la-belle, la houle des vagues 
montueuses s'aplanit, et les collines s'a- 
baissent, ouvrant à la vue un champ libre 
sur la vallée unie et bleuâtre du Sireth. 



49. Dans le Vrantehea. 

Par les hauteurs ombreuses des mon- 
tagnes, nous descendons, vers le nord, jus- 
qu'au «pays de Vrantehea». En avant, au 
loin, on aperçoit, entre les sommets, les 
méandres des cours d'eau; au creux des 



— 241 — 

vallées, se dessinent, comme dans un ta- 
bleau, avec des scintillements argentés, les 
villages épars au pied des ravins boisés. 
Le soleil s'enfonce à l'occident ; des traî- 
nées de nuages surgissent des profon- 
deurs : un vautour plane, les ailes éten- 
dues, au plus haut de l'horizon — sur les 
pentes des coteaux résonnent les clarines, 
avec le murmure des eaux et les doïné 
modulées sur la flûte. Sur tout le site un 
enchantement plane: nous avons franchi le 
seuil d'un autre monde. Nous mettons pied à 
terre, et coupons au plus court par les 
côtes abruptes : nous traversons la forêt 
de sapins qui couvre le pied de la mon- 
tagne, et au moment où les étoiles s'al- 
lument, nous débouchons dans le village 
de Néréjou. Le Vrantchea est en vérité un 
monde à part. C'est d'ici que les Carpa- 
thes se détournent, poussant leurs crêtes 
vers le nord. De leurs courbes se déta- 
chent de longues chaînes de montagnes, 
dont les bras puissants s'écartent et enser- 
rent dans leur arc le superbe plateau de 
Vrantchea, entourant ses forêts, ses villa- 
ges et ses sources comme d'une gigantes- 
que forteresse. Une armée, dans le Vrant- 
chea, tiendrait tête au monde entier. 

16 



— 242 — 

«Il y avait une fois une vieille femme, 
veuve, qui avait sept fils...» C'est ainsi 
que les Vrantchins commencent leur belle 
légende. «Et tandis que la vieille filait, 
assise sur le pas de sa porte, un soir au 
crépuscule, elle tresaillit soudain au son 
d'un galop venant de la colline ; — et 
voilà qu'un cavalier s'arrête devant elle, 
harrassé de fatigue, le cheval blanc d'é- 
cume. 

— Je suis Stéphane, les Turcs ont envahi 
le pays, je viens du champ de bataille, 
mon armée est en déroute.., et je suis 
seul. 

— C'est Dieu qui t'a guidé vers ma porte. 
Seigneur! J'ai sept garçons, vaillants et 
beaux, et je les aime comme la prunelle 
de mes yeux... Ils sont à toi, Seigneur. 

A l'aube les sept gaillards sonnaient du 
cor, sur les montagnes de Moldavie. 

Les montagnards accouraient en essaims, 
sortant des Jisières des forêts. Une nouvelle 
armée sembla surgir de sol. 

Et le Prince, en une heure bénie, se mit 
en marche à sa tête, et fondit à l'impro- 
viste sur les Turcs, qui se croyaient déjà 
les maîtres du pays. C'est alors que vit 
Stéphane ce que valaient les sept garçons 



— 243 — 

de la Vrantchine! les turbans roulaient 
sous leurs coups, comme les épis sous la 
faucille! De l'aube du jour jusqu'à la nuit, 
le combat n'eut de cesse, et tel fut le mas- 
sacre, et tant de païens y périrent, que 
les flots des rivières étaient rouges de leur 
sang. Et lorsque le grand Voévode fut ren- 
tré vainqueur, dans son nid de vautour, la 
Cité de Néamtzou, ii fit venir sans retard 
les sept gaillards et leur dit: «Vous êtes 
sept frères: en Vrantchea il y a sept mon- 
tagnes; qu'elles soient à vous à tout ja- 
mais, et que les fils de vos fils les pos- 
sèdent en paix!...» 

Aussi, pendant de longues années, les 
paysans propriétaires de Vrantchea ne con- 
nurent ni dîmes, ni corvées, et n'eurent 
d'autres maîtres qu'eux-mêmes; et sous la 
domination phanariote ils disaient, triom- 
phants : «Jamais attelage de Grec n'a soulevé 
la poussière de nos routes!» 

Enfermés dans leurs montagues, loin du 
tumulte des villes, vigoureux, intelligents 
et laborieux, les Vrantchins sont juste- 
ment fiers, — fiers de leur noblesse mili- 
taire, de leur parler et de leur costume 
inaltéré, de leurs chansons et de leurs 
légendes; des outils, des tapis et des étof- 



244 



fes aux fleurs tissées dans la trame, qui 
font l'ornement de leurs maisons, et qu'ils 
ne vendraient pour rien au monde; fiers 
même du nom de leur pays de monta- 
gne, éclatant et sonore comme une fan- 
fare. Et comme ils ont bravement com- 
battu les Vrantchins, pendant la guerre de 
1877! Ils allaient à la mort, la poitrine 
découverte. Ils tenaient à prouver au monde 
que dans les Dorobantzi ] ) du Prince Ca- 
rol, revivait l'âme des anciens montagnards 
de Stépane le Grand. 

Dès le matin nous sommes réveillés par 
les moulins et les scieries du Nérèje. Nous 
nous mettons en selle, et commençons no- 
tre descente par le Zabala. La vallée est 
noyée de brumes, et les forêts fument. 
Nous avançons au pas, en suivant les zig- 
zags du torrent; nous traversons deux 
grands villages, épars des deux côtés au 
pied des montagnes, — et vers midi nous 
arrivons à Narouja, le plus riche hameau 
de cette contrée, qui s'étend sous des col- 
lines de sel au carrefour des rivières, où 
le ruisseau de Narouja se jette dans le lit 
du Zabala. Il fait tranquille et clair; sur 

l ) Dorobantz: soldat d'infanterie. 



— 245 — 

le gravier, les bestiaux ruminent. Les pay- 
sans s'affairent çà et là, autour de leurs 
maisons, en attendant l'heure de la po- 
lenta. Seuls les moulins et les scieries con- 
tinuent leur tic-tac sur Peau. 

Abruptes et ravinées se dressent à l'ho- 
rizon les cimes des montagnes. Par places 
on aperçoit, comme des cicatrices, les tra- 
ces des anciennes forêts. La vallée s'apla- 
nit. Les eaux écument, de plus en plus 
impétueuses, et se brisent contre les ro- 
ches en cassures de cristal. Nous voici à 
l'embouchure du Zabala, dans le village 
de Prissaca. A partir d'ici, nous tournons 
à gauche, par la gorge raboteuse de la 
Poutna. D'autres paysages de plus en plus 
grandioses, s'offrent à nos yeux. Nous 
cheminons, à présent, en amont de la 
rivière. Les montagnes s'écartent pour faire 
place aux villages. Des champs labourés 
et des vergers s'étalent sur les vastes pla- 
teaux. Les ravins se revêtent de forêts. 
Nous passons par Barsechti, Toulnitch — 
villages riants, de bon accueil, largement 
épars sur des pelouses de verdure — et nous 
faisons halte près d'un éboulis de rochers, 
à la «Chute de la Poutna». Les monta- 
gnes ici se rapprochent, se reserrent, corn- 



— 246 — 

me pour écraser la rivière entre leurs pa- 
rois de granit; et la Poutna se débat, 
s'arrache à leur étreinte; elle descend d'é- 
chelon en échelon, par de grandes dalles de 
pierre, puis se laisse couler toute entière 
dans des trous profonds, où elle bouillonne 
avec colère. De nouveau les montagnes 
tentent de la saisir, et de nouveau elle 
sort victorieuse de la lutte; longuement 
frémit la forêt au tumulte des clameurs, 
— mais par moments elle s'arrête sur de 
larges paliers reposants, où elle semble 
s'assoupir un moment, au bord des roches 
vaincues. Nous gravissons la route qui 
longe le défilé; le sentier est élevé en ta- 
lus, les chevaux fatigués, et la vallée se 
noie d'ombre. Nous passons la nuit à un 
relai de scieurs, sur la Lepscha. Le len- 
demain, nous descendons, par des clairiè- 
res en forêt, le lit de la Chouchitza, et 
nous arrivons vers midi à Sovéja, la douce 
Sovéja, qui s'étend sur un lumineux pla- 
teau, au milieu des montagnes, parmi les 
forêts de sapins, au seuil même du Vrant- 
chea. Blanches, proprettes, surgissent hors 
des vergers, les maisonnettes qui semblent 
nous sourire et nous appeler vers leur 
seuil. Un coteau revêtu de mélèzes, se- 



— 247 



pare les deux hameaux: Roucaréni et Dra- 
goslovéni ; aux replis des montagnes, de 
toutes parts, de clairs ruisseaux courent se 
jeter dans le lit de la Chouchitza. En haut, 
des sentiers séduisants vont traversant les 




Le monastère de Sovéja. 

prairies, et se perdent sous les taillis. Les 
montagnes, au fond, arrondissent leurs 
bosses zébrées de soleil. Sous l'auvent sur- 
plombant de la Zboïna, au-dessus du ruis- 
seau de Dragomira, dorment les ruines de- 



— 248 — 

l'ancien monastère de Sovéja, où Matei 
Bassarab, Prince de Valachie, fit bâtir, il 
y a deux siècles et demi, une belle église 
«en dehors de ses frontières à lui, sur la 
terre Moldave de Vrantchea» tandis que 
le Prince de Moldavie, Vassilé Loupou, éle- 
vait à Tirgovischté, l'église de Stéléa — 
les deux Voévodes Voulaient, de cette fa- 
çon, sanctifier la paix conclue entre eux, 
après tant d'années d'inimitié et de sang 
versé. 

Le soir descend. La vallée retentit du 
mugissement des troupeaux. Dans Pair 
plane une fraîche odeur de sapin et de foin 
nouveau. Et l'on voudrait ne plus jamais 
rentrer... ne plus jamais s'en aller d'ici... 



50. Dans les Montagnes de Baeau. 

En quittant le lit évasé de la Chou- 
chitza, nous montons, en passant par Cam- 
pouri, le long du ruisseau le Négrou, et 
nous avançons vers le nord, au pied des 
Tiharaé, à travers des forêts coupées, des 
parages déserts, striés de fondrières, pour 
aboutir, après deux heures de montée, au 



249 



sommet de la Tempa; nous redescendons 
ensuite, par le lit du Haloche, jusqu'au 
monastère de Cachine. Ici commence la 
file des beaux villages de bergers de Transyl- 
vanie—les Mocani — qui sont alignés par 
la vallée du Cachine jusqu'au Trotouche. 
L'ancien monastère est tombé en ruines. 
Il y a deux cent cinquante ans, sur cette 
montagne entourée de forêts, s'élevait le 
château du prince Ghéorghé Stéphane, for- 
tifié comme une citadelle; — mais les ou- 
ragans des temps ont passé, et ses dé- 
combres sont mêlés à la poussière. De 
toute la splendeur d'autrefois, il ne sub- 
siste que l'écusson de Moldavie, sculpté 
dans une corniche de marbre, à l'entrée 
du souterrain par lequel s'échappèrent, une 
nuit, le Prince et ses courtisans, pour se 
réfugier sains et saufs sous la protection 
des forêts, tandis que les Turcs, en trou- 
pes nombreuses, enfonçaient les portes de 
la forteresse, au tracas de leurs mousquets. 
Nous descendons, par la vallée du Ca- 
chine, jusqu'à Onechti, ancien village de 
riches campagnards, situé dans une plaine 
parmi les collines, au carrefour des riviè- 
res les plus impétueuses qui, dévalent des 
montagnes de Bacau. Le Trotouche ab- 



250 



sorbe ici l'Oïtouz et le Cachine à droite, 
et le sauvage torrent du Tazlau à gauche; 
il les entraîne dans sa route rocailleuse, et 
débouche avec eux dans la plaine, où le 
Sireth — Danube de la Moldavie — les re- 
çoit en son lit large et sablonneux; c'est ici 
que passe la voie ferrée, qui monte par le dé- 
filé du Trotouche, transperce les montag- 
nes, et débouche en Ardéal par le passage de 
Palanca. Du centre d'Onechti, nous fai- 
sons une heure de voiture jusqu'à Tirgou- 
Ocna, — gentille petite ville, nichée au bord 
du Trotouche, parmi les coteaux revêtus 
de vignobles et de vergers. Nous laissons 
à droite le mamelon bleuâtre, dont les sa- 
lines renommées ouvrirent à notre pays, 
depuis les temps les plus reculés, leur 
inépuisable trésor, et nous tournons vers 
l'ouest par la route sèche et poudreuse 
du Slanic. Le soleil se rapproche des fo- 
rêts. Derrière nous, reste isolée, plantée 
au revers d'un talus, la façade orientée 
vers le Trotouche, l'ancienne demeure pa- 
triarcale de l'immortel Costaki Negri. Nous 
contemplons avec respect, ces murs blancs 
qu'on entrevoit à peine, à travers les ar- 
bres, — c'est là qu'est né, a vécu, a rêvé, 
c'est là qu'a travaillé à notre bien et à 



251 



notre bonheur, le doux apôtre de l'Union, 
l'homme pour qui l'amour de sa patrie 
et de sa race était en vérité une religion. — 
L'horizon se resserre peu à peu. La route 
étroite serpente au bas des rochers, le 
long du Slanic, dont les flots rapides gron- 
dent en écumant sur les pierres. Au bout 
d'uneheure, nous arrivons à l'antique «Tcher- 
dac» — deux maisonnettes entre lesquelles 
est jeté, par-dessus le tourbillon de l'eau, 
un balcon de bois, barbouillé de signa- 
tures. A partir d'ici, l'horizon s'élargit un 
peu ; le village commence à se montrer, 
et nous cheminons environ une heure en- 
tre ses maisons espacées, posées en file 
le long du ruisseau ; ensuite nous tour- 
nons à gauche derrière un rideau de hê- 
tres, nous gravissons une éminence, et 
tout à coup, se découvre à nos yeux, lu- 
mineux en son cadre de forêts, la station 
balnéaire de Slanic, — la Sinaïa de la Mol- 
davie. 

Ici la vallée se rétrécit de toutes parts, 
une ronde de montagnes l'enserrent en 
leur cercle, et les eaux y bouillonnent 
comme dans un entonnoir. Au fond de 
la vallée, sur les deux rives du Slanic, s'é- 
lèvent de grands hôtels; des villas riantes 



— 252 — 

se montrent parmi les arbres; les routes 
blanches, unies, ondulent mollement sur 
les pentes verdoyantes; des sentiers cail- 
loutés s'accrochent au flanc des collines, 
courant sous des voûtes de ramures; des 
kiosques imprévus se dressent sur votre 
route; et d'en haut vous appellent les pics 
du Pouf et du Tcherb, pour vous montrer 
leurs pelouses fleuries et leurs larges points 
de vue, qui atteignent, par dessus la houle des 
forêts, jusqu'à la «Poïana Sarata» etla«Poar- 
taVîntourilor» (Porte des vents). Des rochers 
jaillissent les sources bienfaisantes découver- 
tes il y a cent ans par le Serdar *) Mihalake 
Spiridon, qui chassait Pours et le cert là 
où nous nous promenons aujourd'hui, au 
son de l'orchestre des bains. Nous avan- 
çons en passant devant l'établissement, 
par la route qui longe la frontière. Tou- 
jours plus fort, en avant de nous, retentit 
le bruissement de l'eau. Nous voici à la 
cascade. Un pont rustique s'étend par des- 
sus le Slanic; c'est de là que nous re- 
gardons, à travers un rideau de sapins, 
le rouleau scintillant qui s'élance du re- 
bord d'une roche, et tombe en clapotant 



] ) Serdar — Titre de noblesse. 



253 



sur une large dalle de granit. Le soleil 
allume des arcs-en-ciel dans le nuage de 
poussière d'eau soulevée, qui répand dans 
l'air, une douce fraîcheur, — et la forêt 
entière résonne comme d'une fanfare. 

Nous quittons Slanic au matin, par le 
sentier de forêt qui gravit vers le nord, 
les côtes escarpées; nous dépassons les 
sources d'eau salée, et franchissant les sau- 
vages fondrières de Némira, nous arrivons, 
après cinq heures de marche à traves ces 
lieux sauvages, au village de Poïana, sur 
le ruisseau d'Ouzou. A partir d'ici, nous 
suivons vers l'est la route creusée par le 
torrent, et nous débouchons dans la belle 
et riche vallée du Trotouche — la Prahova 
de Bacau. Chassé des flancs rocheux du 
Solou, le Trotouche brise à Palanca les 
contreforts du mont Tarcau, écarte ro- 
chers sur son passage, et ouvre des val- 
lées larges et fertiles au pied des mon- 
tagnes, qu'il orne de villages, d'usines, 
de merveilleux châteaux et de parcs ; 
il longe des voies ferrées, découvre des 
sources de pétrole, des mines de charbon 
et des carrières, met en mouvement les 
scieries par milliers, charrie les radeaux 
vers la plaine, et rassemblant tous les cours 



254 



d'eau venus des forêts, descend joyeux 
dans la prairie, où, vautré sur le sable, il 
écoute les flûtes modulant les doïné, et 
fait scintiller au soleil, ses écailles d'argent. 

Nous montons à Comanechti; c'est un 
grand et beau village, situé parmi les col- 
lines, sur les pentes découvertes qui dé- 
valent légèrement vers le Trotouche. Toute 
la vallée retentit du bruit des moulins et 
des scieries. Partout le mouvement, le tu- 
multe, la trépidation du labeur. Des cen- 
taines de bras infatigables arrachent au 
sol ses richesses. De temps en temps, 
s'élèvent comme de longs gémissements, 
ces clameurs des voix réunies, par les- 
quelles les ouvriers ont coutume de s'en- 
courager à soulever les lourds fardeaux. Si- 
lencieux, posé sur le versant de gauche, se 
tient l'imposant château qui pousse au fond 
vers les forêts, son parc ombreux avec 
ses mystérieux sentiers, ses lacs où glissent 
des barques, ses ponts franchissant des 
cascades, et ses riches bosquets d'orangers. 

Vers le soir nous arrivons à Moïnechti, 
le plus riche dépôt de pétrole de la Mol- 
davie. Le lendemain nous prenons la route 
qui conduit au Tazlau-Sarate, et après 
une montée de trois heures, parmi les ro- 



— 255 — 

chers, nous faisons un crochet à gauche, 
au pied du Rouncou, riche en bergeries, 
et traversant les forêts de sapins, qui des- 
cendent comme une chevelure sur les 
épaules du Gochemane, nous pénétrons 
dans la gorge abrupte et sauvage du Tar- 
cau. 



51. Dans les montagnes 

de fléamtzou. 

Dans notre descente, nous passons près 
de Permitage du Tarcau, blotti dans une 
petite clairière; d'impénétrables forêts s'ac- 
crochent aux flancs rocheux de cette val- 
lée. Une nuage s'arrête au-dessus de nous; 
du haut du ciel le soleil le transperce de ses 
flèches, prêt à le dissoudre, mais d'autres 
nuages, de plus en plus sombres, surgis- 
sent des profondeurs de la montagne; l'air 
commence à fraîchir, et les feuilles à trem- 
bler; un dôme de ténèbres se déploie 
dans l'atmosphère, et l'on n'entend pen- 
dant quelques minutes, que le frémisse- 
ment de la forêt. Soudain, un serpent de 



256 



feu se tord parmi les nuages; un effrayant 
coup de tonnerre ébranle la contrée; in- 
quiets nous regardons en arrière; un rideau 
de pluie accourt vers nous, et toute la 
vallée s'emplit du bruit de sa galopade. 
En une seconde le déluge nous a rejoints; 
éclairs sur éclairs fendent la voûte du ciel, 
et les coups de tonnerre se précipitent. 
Nous nous abritons sous un hêtre. Dans 
les superstitions de notre peuple, le hêtre 
passe pour un arbre sacré, épargné par 
la foudre. Le Tarcau mugit dans la val- 
lée, gonflé par les torrents; on entend 
gronder de plus en plus fort, les blocs de 
pierre qui dégringolent, roulés par ses flots 
assombris; et la pluie tombe, tombe ora- 
geuse, inépuisable, crépitante comme la 
grêle, à croire que les montagnes vont 
s'écrouler. — Au bout d'une heure environ, 
le beau temps reprend le dessus ; le ciel 
s'éclaircit, les forêts, tiédies par le soleil, 
commencent à fumer. Nous faisons halte 
au relai des scieurs, d'où part, sur la rive 
droite du Tarcau, une voie ferrée qui 
transporte vers la plaine le bois de char- 
pente. En bas, le torrent s'élance en écu- 
mant sur les dalles en échelons. 

Des deux côtés s'élèvent des versants 



— 257 — 

revêtus de forêts; lentement la pluie s'é- 
goutte au bout des branches, de rares clartés 
de soleil tremblent dans le feuillage hu- 
mide, des lézards, chassés de leurs cachet- 
tes par l'invasion de l'eau, languissent au 
bord de la route. Une brèche de lumière 
s'ouvre en face de nous — nous débouchons 
dans la vallée de la Bistritza. 

Le lendemain, nous suivons en voiture 
la belle route montante qui s'étend, com- 
me une large terrasse, au long de la Bis- 
tritza, en longeant la lisière des forêts. De 
nombreuses rivières jaillissent des gorges 
des Carpathes pour se jeter dans nos plai- 
nes fertiles, mais aucune n'ouvre dans l'é- 
claircie des montagnes, une vallée plus lumi- 
neuse et plus enchanteresse que la Bistritza 
de Moldavie. Elle réunit, en son vaste do- 
maine, la sauvagerie du Jiou, la majesté de 
l'Olte, et les richesses de la Prahova. Les 
voyageurs étrangers qui l'ont parcourue, en 
radeau, à partir de Dorna, la tiennent avec 
raison, pour l'une des plus belles rivières 
du monde. Aux temps anciens, elle roulait 
sur du gravier d'or, et portait le nom d'« Au- 
rar». Large est la route que ses flots ra- 
pides se frayent parmi les montagnes, et 
majestueux est son cours. Les forêts se 

17 



- 258 — 

dressent de toute leur hauteur pour la voir, 
les ruisseaux agiles s'élancent à sa ren- 
contre, les patrons des radeaux lui chan- 
tent leurs doïné, les villages, sur ses belles 
rives, mènent une vie paisible: et ses fo- 
rêts regorgent de chevreaux, ses sources, 
de truites, et la Bistritza, de truites sau- 
monées. — Nous dépassons le Bicaz, le Han- 
gou et, à partir de Reptchiouni, nous 
quittons la grande route, pour prendre à 
gauche, et suivre le canal en bois, par le- 
quel un long filet d'eau charrie les pou- 
tres et le bois de charpente, des scieries 
de montagne au dépôt de la Bistritza. Nous 
gravissons une côte assombrie par les fo- 
rêts, et débouchons ensuite dans l'éclair- 
cie, aux vastes pâturages du Tcéahlau, où 
se trouve l'ermitage Douraou — La toaca ] ) 
résonne limpide dans la paix de cette heure. 
Le soleil s'enfonce au couchant. Des ta- 
ches d'or s'allument aux crinières des fo- 
rêts. Les glouglous des sources bouillon- 
nent comme des voix sous la surface du 
sol. Grandiose, fantastique se dresse en face 
de nous, tel un dôme géant, le Pion — le 



] ) Toaca = marteau en bois heurtant en mesure une 
planchette, dont le son remplace les cloches. 



— 259 — 

vieux roi chenu des Carpathes de Mol- 
davie. 

Nous repartons, longue file de cavaliers, 
par un sentier grimpant, qui coupe à tra- 
vers les prairies de l'ermitage. Les tours 
du Tchéahlau sont emmitouflées de bru- 
mes. Et il règne une paix, une paix sa- 
crée, telle qu'on se croirait dans un autre 
monde. Des senteurs délicieuses flottent 
dans la fraîcheur matinale. Arrivés au som- 
met du coteau, nous prenons à gauche, 
et pénétrons dans une forêt de sapins. 
Pendant une heure, jusqu'à la fontaine de 
«Macarescou», la montée est facile, et la 
brèche qui coupe le taillis semble une allée. 
Au delà de la fontaine, apparaît parmi 
les forêts, une côte verdoyante, d'où s'ou- 
vre à l'horizon une large échappée, — on 
aperçoit au loin les méandres de la Bis- 
tritza, et les villages épars au pied des mon- 
tagnes; à l'ouest les «Piétrélé Rochi» (Pier- 
res Rouges) semblent les ruines d'un antique 
château; au nord les montagnes du Caliman 
arrondissent, sur la voûte bleue du ciel, leurs 
échines dénudées et grisâtres. Au-dessus 
de nous, le Tchéahlau émerge du brouil- 
lard, le soleil pose des chlamydes d'argent 
aux épaules des rochers. Le sentier monte 



— 260 — 

en zigzags à travers une ténébreuse forêt, 
de longs sapins, abattus par l'âge, gisent 
couverts de mousses sur un lit de ramu- 
res; les ans, encore debout, mais pourris, 
tendent des bras noirs, difformes, comme 
pour mendier un secours aux compagnons 
qui les entourent, vigoureux, sveltes et 
remplis de vie. Depuis la gorge de l'Ar- 
chitza, s'ouvre de nouveau une large échap- 
pée sur les montagnes. En bas, sous la 
sapinière pendue aux sommets pointus, on 
aperçoit l'ermitage du Douraou, niché com- 
me au fond d'un précipice. Nous avançons 
sur le plateau découvert, en laissant der- 
rière nous, le troupeau de blancs rochers: 
«Caprélé» (les Chèvres) avec leur «Tchio- 
banoul» (Berger), espèce d'épouvantail qui 
se dresse, plus élevé, parmi el les; et à droite 
«Scaounélé» (les Chaises) un haut rocher 
isolé, aux arêtes régulières. Nous nous enfon- 
çons de nouveau dans la forêt; nos chevaux, 
petits, mais vaillants, se cramponnent aux 
échelons pierreux, nous nous courbons sous 
la voûte du «Maloul pestritz (Mur bigarré), 
une paroi formée de pierres arrondies, blan- 
ches, grises, rosées; en avant de nous la lu- 
mière commence à filtrer à travers une éclair- 
cie de sapins; il n'y a plus qu'une côte à gra- 






— 261 — 

vir, et nous voici en haut sur la crête 
du Tchéahlau. Parmi les genêts couchés 
par le vent, s'élèvent de toutes parts des 
rochers gigantesques, dont les formes é- 
tranges ont toutes un nom et une signi- 
fication, conformes à l'imagination du peu- 
ple: Dokia, le Camp des Vautours, la 
Tour de l'Ermite, le Bonnet du Dorobantz, 
la Table du Berger, d'où l'on a la vue 
la plus belle sur toute la vallée, et l'En- 
clos des Bergeries, juché au seuil d'un ef- 
frayant précipice; et au centre de ce col- 
lier de roches, se dresse la Panaghia, une 
imposante colonne de granit, éraflée par 
les pluies, et plantée comme une corne sur 
le crâne dénudé du Tchéahlau. Le so- 
leil est au zénith. Une poussière bleuâtre 
flotte dans le lointain au-dessus de la houle 
des forêts. A l'est, clans la limpidité du 
ciel, on aperçoit la lune comme une fau- 
cille d'argent. Nous suivons, parmi les 
genêts, le long sentier de bestiaux qui 
contourne la crête, depuis la Toaca jus- 
qu'au sommet des Lespézi, puis nous des- 
cendons à la «Fontana Retche» (Source 
froide). Là, nous faisons halte, sur des 
monticules d'herbe, autour de la source, 



262 



dont l'eau vous coupe les dents, tellement 
elle est glacée. Devant nous s'ouvre, au flanc 
de la montagne, une profonde crevasse qui 
ressemble beaucoup à celle de la vallée du 
Cerf dans les Boutchégi. A partir d'ici il n'y 
a plus de sentier; les voyageurs retournent 
d'ordinaire au Douraou par la route qu'ils 
ont prise pour venir. Mais nous nous laissons 
allécher par le charme de l'inconnu, et 
quoique, aucun des paysans qui nous ont 
conduits jusqu'ici ne se décide à nous ac- 
compagner, nous renvoyons nos chevaux, 
et tentons, à l'aventure, une nouvelle des- 
cente du Tchéahlau. 11 est deux heures 
de l'après-midi. Le ciel est serein, par 
tout le site régnent un silence, une clarté 
de rêve. Nous avançons le long de la cor- 
niche découverte, qui suit la crête à par- 
tir du monceau de rochers, derrière la 
Source, et descendons vers la vallée, à tra- 
vers une forêt coupée qui revêt le pied du 
«Schkïop» (Boiteux). Parmi les arbres abat- 
tus, les ravins et les éboulis de pierrailles, 
nous descendons, à n'en plus finir, comme 
dans la profondeur d'un abîme. — Par les fe- 
nêtres qui s'ouvrent à travers la route de 
feuillage, nous regardons, au-dessus de nous, 



- 263 — 

les blocs des roches blanches au sommet 
du Tchéahlau : ce sont elles qui nous 
servent de guide. Au bout de deux heu- 
res, nous distinguons de plus en plus 
clair et plus rapproché, un fracas d'eaux 
impétueuses. La vallée se resserre petit 
à petit. A gauche jaillit et s'élance par 
la fente d'une paroi de granit, une pe- 
tite source, longue mèche argentée, qui 
se brise en poussière à nos pieds. Mais 
d'où vient tout ce bruit?... Nous tournons 
nos regards à droite, et restons stupéfaits: 
une large nappe d'eau, d'une blancheur 
de lait, déployée comme sur un rouleau, 
se précipite d'une vertigineuse hauteur dans 
un creux de rochers, qui l'engloutit envi- 
ron dix mètres plus haut que son lit, et 
la déverse ensuite, en l'étalant comme une 
queue de paon, par dessus la courbe sur- 
plombante d'une roche. A partir de la 
Dourouitoaré, nous suivons le lit du tor- 
rent, et débouchons, après deux heures de 
descente, dans un sentier battu, qui coupe 
en travers les prairies de Slatina. A la 
tombée de la nuit, nous arrivons à Dou- 
raou, où l'on commençait à s'inquiéter de 
notre retard. 

Le lendemain nous descendons à Rapt- 



— 264 — 

chiouni, et continuons notre voyage par la 
grande route qui longe la rive droite de 
la Bistritza, jusqu'à l'embouchure de Bis- 
tritchioara. A partir d'ici l'engageante route 
contourne le flanc d'une colline et débouche, 
à la douane de Prissacani, sur l'autre ver- 
sant des Carpathes, dans la vallée du Mou- 
rèche, tandis que nous suivons un étroit 
sentier, creusé par les torrents, qui nous 
conduit au centre de Calougaréni; nous 
franchissons le pont de «Goura Largou- 
loui» et disons à la Bistritza: au revoir... 
Maintenant s'ouvre devant nous une vallée 
pierreuse, stérile, - des deux côtés, des col- 
lines nues, desséchées, dont les flancs mon- 
trent par plans, des dalles écailleuses, des 
monceaux de plaques noires, et des blocs 
de charbon ; un étroit ruisseau coule, épars, 
silencieux, parmi de grosses pierres brû- 
lées de soleil. Vers midi, nous arrivons à 
l'impasse de la vallée, dans une forêt de 
pins et de hêtres qui revêt de haut en bas 
le mont «Pétrou-Voda» (le Prince Pierre), 
où s'arrêta pour se reposer, un jour de 
périlleuse aventure, l'orgueilleux Pétrou- 
Raresch, le vainqueur deFeldioara. En lar- 
ges serpentements, sous la voûte de ra- 
mures, la route monte, en pente douce, au 



265 



flanc de la montagne. De sur la cime, nous 
regardons en arrière, et nous voyons, en 
panorama, toute l'imposante structure du 
Tchéahlau, dessiner sa couronne de] ro- 
chers sur le bleu du ciel. Nous descendons 




à Plotoune: quelques maisonnettes, épar- 
ses aux jointures des collines, sur les bords 
d'un ruisseau qui s'élance du Pétrou-Voda, 
et se fraye un chemin parmi les ravins 
pierreux; çà et là, un carré de pâturage, 
étalé comme un tapis, au pied des sapi- 
nières; la route descend par larges bonds 
la rive escarpée du Plotoune. 



266 



Vers l'heure de vêpres, nous arrivons à 
Pipirigue. C'est Dimanche. Tout le village 
est rassemblé pour la danse dans la cour 
du cabaret, au bord caillouteux de la ri- 
vière. Toute cette jeunesse danse à faire 
craquer le sol. Les vieillards se régalent 
d'un bon verre, sur la terrasse du cabaret, 
les Femmes se tiennent à l'écart, et font 
la causette entre elles. — Lentement, le so- 
leil s'enfonce derrière un pic de montagne. 
Au fond, et en face du village, sur la ro- 
tondité chauve du mont Bompa, les der- 
nières traînées de lumière diminuent peu 
à peu et s'effacent. La danse est finie; la 
ronde se dénoue. La foule se disperse, par 
groupes, dans les sentiers; de plus en plus 
épaisse l'ombre descend sur la vallée; de 
plus en plus espacées et lointaines retentis- 
sent, dans le doux silence du crépuscule, 
les longues clameurs joyeuses des jeunes 
garçons. Les vaches rentrent se faire traire, 
et appellent leurs veaux d'un beuglement 
prolongé. — Les lumières commencent à s'al- 
lumer dans les maisons et les étoiles au ciel. 

La route contourne l'extrémité du mont 
Bompa, en suivant le torrent du Pipirigue 
qu'enrichissent les eaux des Dolé et du 
Plotoune, puis elle débouche, parmi les 



— 267 — 

rochers, dans une prairie découverte, qui 
s'élargit de plus en plus; de riches pâtu- 
rages et des champs de maïs s'étendent 
entre les deux collines couvertes de hê- 
traies. Nous avançons encore une heure 
par cette vallée enchanteresse, puis quit- 
tant la route unie, nous suivons à droite, 
le lit rocailleux d'un torrent, et arrivons, 
dans l'impasse d'une impénétrable forêt, au 
monastère de Sécou, bâti il y a quatre cents 
ans, par le Vornic l ) Nestor Ouréké : Un vieux 
moine nous guide à travers les salles vastes 
et silencieuses de l'abbaye, les ténébreux 
souterrains, et les tours de défense aux é- 
troites lucarnes; il nous fait voir les anti- 
ques trésors de l'église, la belle nappe 
d'autel où Mitrofana, la femme de Nestor 
Oureké broda une Descente de Croix, les 
candélabres, les calices et les croix en ar- 
gent ornées de gemmes; ils nous racon- 
tent les terribles épreuves qu'a subies ce 
saint lieu, dans les temps reculés; à com- 
bien de reprises il fut ravagé par les Turcs, 
les Tartares ou les Polonais, qui démolis- 
saient les murs, et fouillaient même la cen- 
dre du foyer pour y chercher des trésors; 



] ) Vornic = Ministre. Grand dignitaire. 



— 268 — 

qui arrachaient le revêtement d'argent des 
icônes, emportaient tout ce qui était pré- 
cieux, et brûlaient ce qu'ils ne pouvaient 
emporter... Dans Pune de ces cellules est 
mort Gavril Bouzatou, le dernier bourreau 
qui, pour expier ses péchés, vint à pied 
depuis Jassy jusqu'à ce monastère, où il 
revêtit la robe de moine. 

En sortant de Sécou nous regagnons la 
route que nous avions quittée, nous gravis- 
sons une côte, et pénétrons dans une belle 
forêt de chênes; une pluie de lumière ar- 
gentée poudroie à travers les feuilles; tout 
droits, d'un majestueux élan, se dressent 
les troncs séculaires éparpillant à leur cime 
une chevelure de feuillage; on se croirait, 
sous ces nefs larges, silencieuses, arrosées 
de soleil, à l'intérieur d'un temple magni- 
fique. Nous tournons à gauche; un portail 
s'ouvre à la lisière de la forêt, et au fond, 
on aperçoit, à travers les branches, les 
tours étincelantes du monastère de Néam- 
tzou. Nous gagnons, en longeant le ruis- 
seau, une vallée bigarrée de fleurs, cou- 
chée parmi les forêts; encore un bon temps 
de galop, et nous voici sous les longs bal- 
cons du plus riche établissement monas- 
tique de tout le pays. Ce monastère se 



— 269 — 

souvient de bien loin; il était déjà vieux, 
lorsque Stéphane le Grand vint y bâtir l'é- 
glise de l'Ascension, après avoir vaincu le roi 
Albert, et fait labourer et semer de glands 
par les Polonais, la terre engraissée de leur 
sang. Les princes, à l'envi, comblèrent de 
dons ce riche monastère. Les vieillards dé- 
crivent comme merveilles d'un autre monde, 
son opulence passée: ses domaines et ses 
forêts s'étendaient depuis les cimes du 
Grintzièche jusqu'aux coins les plus recu- 
lés de la Bassarabie; ses troupeaux et ses 
haras parcouraient en liberté les pâtura- 
ges, comme dans les temps primitifs; et 
les ducats se mesuraient au boisseau rem- 
pli à ras bords... De temps en temps, des 
flots de païens venaient l'envahir, brisaient 
ses portes, pillaient et saccageaient ses ri- 
chesses; mais sitôt l'ouragan passé, tout 
s'édifiait de nouveau: les églises, les écoles 
les hôpitaux, les fabriques, les imprime- 
ries, les bibliothèques; — un centre de lu- 
mière, de travail et de richesse, voilà ce que 
fut, pendant cinq cents ans, en Moldavie, le 
monastère de Néamtzou. Aujourd'hui, le 
silence y règne partout. Les vastes cons- 
tructions sont endormies, dans leur en- 
clos de forteresse, endormies les blanches 



— 270 - 

maisonnettes éparses au versant du pla- 
teau, entre les sapinières, de même que 
dort profondément aussi, le lac dans la 
prairie, couvert d'une moire verte. 

Nous débouchons de nouveau dans la 
grande route qui traverse une torêt de chê- 
nes, et descendons à droite, par la vallée 
du Némtzichor, jusqu'au village de Vinatori, 
où nous faisons halte sur le lit de gravier 
de l'Ozana, au pied d'un haut talus abrupt, 
où s'élève, comme une couronne, la fan- 
tastique ruine de la citadelle de Néamtzou. 
Nous gravissons à pied, le long d'un défilé 
aride, creusé par les torrents, un sentier qui 
coupe la paroi de gauche, et au bout d'un 
quart d'heure, nous sommes en haut, aux 
«portes de la citadelle». On voit encore 
les restes du fossé de défense qui con- 
tournait les murs à l'extérieur. Entre les 
quatre colonnes de l'entrée, on tendait le 
jour, par dessus le fossé, un pont en peau 
de buffle qu'on ramenait la nuit, de façon 
à ce que le château restât entouré d'une 
ceinture d'eau. Au-dessus de la porte d'en- 
trée, ainsi qu'aux encoignures s'élevaient 
de hautes tours aux fenêtres étroites, d'où 
les yeux et les mousquets des sentinelles 



— 271 



surveillaient la vallée. L'imposant édifice 
alignait ses appartements sur quatre vastes 
ailes, qui réservaient entre elles une cour 
où s'élevait, au milieu, une petite église, 
sous l'aut-el de laquelle partait un souter- 
rain de refuge, une cave voûtée qui dé- 




La citadelle de Néamtzou, 

bouchait au loin, hors de la forteresse. 
Puissamment planté au sommet d'une paroi 
de roc, ayant derrière lui les ténèbres de 
la forêt, et en face, un abîme au pied de 
ses hauts remparts, avec une vue étendue 
sur toute la vallée, ce nid de vautours, 



— 272 — 

comme le nomment les légendes, a sou- 
vent tenu tête avec une poignée de braves, 
aux armées des envahisseurs, et pendant 
six siècles d'une fierté sans tache, n'a ou- 
vert qu'une seule fois ses portes sans com- 
bat, et ce fut non pas devant un conquérant 
étranger, mais devant le glorieux Prince de 
tous les Roumains — Michel-le-Brave. — 
Déserts et troués par les ans, quelques 
pans de murs se dressent encore, au-des- 
sus d'un monceau de ruines écroulées, dans 
la cour du château, dont les lambris, autre- 
fois virent reluire les lourdes armures des 
chevaliers de Malte. 

Je ferme les yeux et je revois la for- 
teresse entière. Une page éteinte s'anime 
devant moi, comme si tout ce qui fut ja- 
dis, s'arrachait une seconde aux ombres 
du passé, pour revêtir à nouveau la vie 
d'autrefois. C'est la nuit, et tout est silence. 
Soudain, on entend, dans la vallée, le ga- 
lop d'un cheval. Le veilleur dans sa tour, 
sonne du cor. On frappe aux portes du 
château. En haut s'ouvre une fenêtre, et 
la Princesse, inquiète, demande: «Qui va 
là?» — «C'est moi, répond une voix affai- 
blie; c'est moi, Stéphane, seul, blessé, 
vaincu...» La malheureuse Princesse très- 



273 



saille, son cœur se brise de douleur et 
de pitié, car c'est son fils qui lui parle, 
mais elle songe qu'elle est Roumaine, et 
que ce fils est le Voévode le plus glorieux 
di> pays; et tout en étouffant les sanglots 
sur le point d'éclater, elle le prie doucement 
de s'en retourner, de sonner du cor dans 
les montagnes, de rassembler ses monta- 
gnards dispersés, et de montrer à Penne- 
mi comment savent mourir, lorsqu'ils ne 
peuvent pas vaincre, les maîtres et les 
défenseurs de cette terre. — Quel peuple a 
dans son histoire un exemple plus grand, 
plus élevé, de sacrifice et d'amour de la 
patrie?... Réconforté, Stéphane s'en re- 
tourne, et réunit son armée en déroute. 
La fatigue, il ne la sent plus, et non plus 
la blessure. Les archers se pressent de 
nouveau autour du héros, et tandis que 
les Turcs supputent leur butin, voilà qu'un 
essaim de vautours fond soudain sur eux: 
une lamentation de mort fait frémir la 
vallée, et le ciel s'assombrit devant tant 
d'horreur. 

C'est la septième nuit que les Princes- 
ses prient à genoux; leurs larmes, en lon- 
gues gouttes, tombent sur le tapis, et, 
sous la faible clarté de la veilleuse, leurs 

18 



— 274 — 

formes paraissent des ombres. Elles prient 
infatigablement, la mère pour son fils, la 
femme pour son époux, et toutes deux, 
pour la patrie. Et voici que de la prairie 
monte, dans la paix nocturne, un long fré- 
missement. Toujours plus près, toujours 
plus distinct, on entend le cor sonner, et 
une clameur de chants de victoire, avec 
un tonnerre de voix qui crient: «Vive Sté- 
phane!». Comme à un beau rêve, les Prin- 
cesses se raniment: elle éveillent les en- 
fants endormis, saisissent des fleurs à plei- 
nes mains, courent aux portes, et pleurent 
de joie en recevant dans leurs tendres 
bras le grand Stéphane, la lumière, l'or- 
gueil, le trésor de leur âme! 

Avec quel amour elles le pressent sur 
leur sein, et comme elles contemplent son 
visage serein, ses grands et beaux yeux; 
et comme elles ne peuvent croire à leur 
joie, et, sans avoir la force de dire un mot, 
comme elles baisent son front, ses mains, 
et la poussière de ses vêtements! 

Tard s'éteignent au château les lumières. 
C'est le silence maintenant, et le bonheur 
dans toute l'enceinte. Les princesses chu- 
chotent encore dans leur alcôve; plus vive 
semble le clarté de la veilleuse qui brûle 



- 275 — 

devant les icônes... Dans la chambre à 
côté, dort, brisé de fatigue, le vainqueur, le 
redoutable Stéphane, gloire de la Moldavie. 

Que de choses elles sauraient raconter, 
si elles pouvaient parler, ces ruines! Quand 
on songe à toute la vie qui y palpitait 
autrefois.... aux cœurs qui ont aimé, aux 
yeux qui ont pleuré, aux héros qui ont 
versé leur sang sur ces remparts! — C'est 
aux portes de cette citadelle que se ras- 
sembla le peuple révolté, demandant à La- 
pouchnéanou la tête de Motzoc. Sur ces rem- 
parts, ont tenu tête à Sobiéski, intrépides, 
les 19 montagnards, qui luttèrent contre une 
armée entière, comptant le prix de cha- 
que balle, ne visant que les chefs et fai- 
sant croire aux Polonais que la citadelle 
contenait une légion. 

Sur la route qui sort d'Agapia, à droite, 
nous nous retournons pour regarder der- 
rière nous, les murs du château-fort im- 
posant jusque dans ses ruines, et à cette 
distance, il nous semble reconnaître, dans 
cette silhouette, telle que l'a façonnée le 
temps, la couronne de Stéphane le Grand. 

Le monastère d'Agapia est blotti dans 



— 276 — 

les montagnes, caché au repli des vallées, 
de telle sorte qu'on ne le voit qu'en y en- 
trant. Au nord, il est protégé contre la 
bise par une haute montagne dénudée — «le 
Mountchel aux fleurs»; à l'ouest s'élève une 
sombre paroi boisée, et en face, encore 
des forêts de sapins, traversées de sen- 
tiers qui mènent à des clairières imprévues, 
— la «prairie du Métropolite» la «prairie 
de l'Abbesse, — et plus haut, par les fourrés 
de hêtres, jusqu'au sommet du versant op- 
posé, où s'ouvre une ravissante échappée 
sur le monastère de Varatic en bas, avec 
les bains de Baltzatechti à droite, la Cita- 
delle et la ville de Néamtzou à gauche, 
et en lace, la large, l'infinie vallée de la 
Moldova. 

Le soleil est sur la brèche de «la Crou- 
tché» (la Croix). Du balcon de la maison hos- 
pitalière, je rafraîchis mes regards sur la fine 
herbe qui couvre la cour carrée, de toutes 
parts entourée par les maisonnettes blan- 
ches, propres et silencieuses du monastère. 
Au milieu s'élève, resplendissante «La gran- 
de Eglise» dont l'intérieur est orné de pein- 
tures de notre maître Grigorescou. Il fait 
calme, comme dans un rêve. Soudain on 
entend, comme un signal, un son clair, puis- 



277 



sant, musical: je regarde au-dessous de 
moi, et j'aperçois à l'entrée de l'église, une 
vieille petite religieuse; de sa main gauche 
elle soutient en équilibre, à la hauteur de 
l'épaule, la toaca légère: sa main droite 
tient un petit marteau de bois; elle frappe 
la planchette une seule fois, puis s'arrête, 
comme pour attendre que s'endorme le 
son du premier coup; ensuite, elle se met 
à marcher à petits pas le long du mur 
de l'église, en frappant sur sa planchette, d'a- 
bord plusieurs coups forts, résolus, es- 
pacés; ensuite, peu à peu, l'intervalle en- 
tre eux diminue, jusqu'à ce qu'on n'en- 
tende plus qu'une pluie de sons menus, 
doux, cadencés, comme le chuchotement 
hâtif d'une prière, et Ton dirait qu'ils s'en- 
volent, se diffusent, puis de nouveau se 
rapprochent, — et de longs échos bourdon- 
nent par les corridors, les salles voûtées; 
tout le monastère résonne comme un 
violon. Et moi, pendant ce temps, dans 
le mystère qui m'environne, je sens tous 
ces coups retentir clans mon âme, et y 
réveiller, comme d'un monde lointain, la 
douce et sainte piété de mon enfance. 



278 



52. Dans les montagnes 

de Soutehéava. 

jRl la fine pointe du jour, nous sortons 
de la niche où se blottit le monastère, 
par le lit du ruisseau d'Agapia, et dé- 
bouchons au large dans la plaine noyée 
de brouillard. Nous traversons la ville de 
Néamtzou, entre les boutiques qui com- 
mencent à ouvrir leurs volets et clignent 
leurs yeux ensommeillés sur la rue déser- 
te, puis nous escaladons la colline d'Oglinzi, 
dont le sommet découvre à la vue les bains 
d'Oglinzi à gauche, au pied des forêts; et 
nous gagnons, en dépassant le village de 
Boroaïa, la belle et riche vallée de la 
Moldova. — A notre droite, la rivière légen- 
daire, — dont les rives attirèrent Dragoche 
le colonisateur, hors des lointains parages 
du Maramourèche, pour venir y fonder un 
pays nouveau, — contourne lentement une 
colline rayée de champs de blé, et se 
creuse, parmi les pâturages et les hal- 
liers, un lit trop large pour son cours. A 
gauche, aux bords de la prairie, les Car- 
pathes déploient en larges plis leur riche 



- 279 — 

manteau de forêts. Nous sommes à Sont- 
chéava, la dernière région montueuse du 
pays. Le ciel est d'un bleu limpide, trans- 
parent; quelques petits nuages, roussis par 
les rayons du soleil, s'effilent en traînées 
de rubis, puis se dissipent La route blan- 
che et unie, fait un crochet sous une allée 
de saules, franchit le pont de la Moldova, 
et monte en pente douce la colline de 
Spatarechti, d'où elle descend à Falti- 
tchéni, tandis que nous continuons notre 
voyage par le chemin de Bogdanechti, 
qui suit le pied des montagnes et nous 
conduit au monastère de Richka, posé, 
au bord de la plaine, sous une couronne 
d'épais taillis, et fondé par l'Evêque Ma- 
carié de Roman, au temps de Pétrou-Ra- 
resch, qui lui fit don d'une église et de 
huit cellules. Nous nous arrêtons à Baïa, 
riche et laborieux village, jadis ville im- 
portante sous Dragoche-Voda, terre pé- 
trie de sang: les laboureurs d'aujourd'hui 
tracent leurs sillons sur la tombe de dix 
mille Hongrois, et content les héroïques 
aventures transmises par leurs ancêtres... 
....Mathias Corvin, roi de Hongrie, partit 
en guerre un beau jour, pour ce que la 
gloire de Stéphane le Grand l'empêchait 



— 280 — 

de dormir en paix. Ayant réuni une nom- 
breuse armée, il se fraya une route jus- 
que chez nous, à travers le défilé de l'Oï- 
touz, en pillant les villages sur son cher 
min. Il fit halte sept jours en la ville de 
Roman, après quoi il y mit le feu et mar- 
cha sur Soutchéava. La nuit Payant surpris 
dans cette vallée, et comme le temps était 
d'hiver et d'orage, il chercha abri dans Baïa, 
où il campa, avec son armée, en at- 
tendant que le ciel s'éclaircisse. Cependant 
notre Prince, qui le guettait aux portes 
de Soutchéava, ayant vu le retard du Roi, 
ne perdit pas de temps à réfléchir, mais 
vite, choisissant une poignée de troupes 
légères, et dévalant les collines au galop, 
i! fondit comme un ouragan, au plus noir 
de la nuit, sur le camp des Hongrois, et 
si terrible fut le choc, et si imprévu, que 
toute l'imposante armée de Mathias, tant 
par la mêlée et la terreur des ténèbres, 
que par la grêle de flèches qui l'éclabous- 
saient de toutes parts, fut en moins d'une 
heure, déroutée et mise en fuite. Le 
massacre fut tel, à ce qu'on dit, que la 
vallée hurlait des lamentations, les armes 
lançaient des étincelles à travers l'obscu- 
rité profonde, des troupes entières s'abat- 



281 



taient, écrasées sous les pieds des che- 
vaux, et partout où se tournaient les mal- 
heureux Hongrois, ils ne rencontraient que 
Stéphane. Le jour venu, il ne restait que 
poussière de toute cette terrible armée. 
Et l'orgueilleux roi, qui venait conquérir 
la Moldavie, ne s'échappa qu'à grande peine, 
blessé d'une flèche et porté sur un bran- 
card, à travers des sentiers de montagne. 

En mémoire de ce triomphe, Stéphane 
fit édifier à Baïa «LaBissericaAlba» (l'Eglise 
Blanche) ; et les paysans aisés, gardiens d'une 
antique coutume sacrée, portent tous les 
ans, sur ses ruines, le jour de la St. Geor- 
ges, des vivres et des boissons, dans une 
vaisselle neuve, émaillée de fleurs, et don- 
nent aux pauvres un repas de fête. 

Quelles braves gens, et quelles belles fer- 
mes on trouve dans toute cette contrée de 
Soutchéava! Sur les rives de la Moldova et 
les vallons de Schomouz troués d'étangs, 
s'alignent de superbes villages, anciennes 
propriétés des campagnards, qui conser- 
vent pieusement le costume, les légendes, 
et les bonnes coutumes des temps écou- 
lés: Baïa, Bogata (la Riche) avec les res- 
tes des anciennes mines d'or creusées par 
les Romains, Sasca, Radacheni aux ce- 



282 



lèbres vergers de pommiers, le Bradatzel, 
et sa merveilleuse forêt, où des sources 
gazouillantes se brisent parmi les rocailles, 
— morceau de montagne, arraché aux Car- 
pathes et planté ici, comme par une force 
divine, pour faire l'ornement du village... 
Et par toute cette vallée, Ton rencontre 
à chaque pas de précieux souvenirs du 
passé de notre race, de vieilles églises, 
bâties par Alexandre le Bon, Stéphane le 
Grand, Pétrou-Raresch. . . 

Nous voici à Cornou-Lountchi, au seuil 
du district de Soutchéava — et du pays. 

Unie et blanche comme le marbre s'é- 
tend devant nous la route qui mène à 
Dorna... Fragment de paradis, cher à notre 
cœur, jardin chanté par les poètes, terre 
sacrée où reposent les ossements du plus 
glorieux Voévode de Moldavie... touchante 
infiniment est la chanson de tes sources, 
et combien douce l'ombre de tes forêts!... 
tu es, en vérité, l'un des plus beaux pays 
du monde — mais te nommer nous est une 
indicible douleur, et en parcourant tes rou- 
tes enchanteresses, nos yeux ne peuvent 
contempler ta beauté qu'à travers un voile 
de larmes. 



— 283 — 

53. En radeau 

De Dorna à Piatra. 

— «Llâchez tout! 

Commande le vieux Vassilé au gou- 
vernail, et Toader, détachant la corde en 
osier tordu fixée à un pieu, s'élance, a- 
gile, sur le radeau, et s'étant signé, en- 
fonce sa rame dans les flots. Un doux 
frisson nous pénètre, les forêts fuient en 
arrière; nous sentons sur la figure, com- 
me une brise légère, le souffle frais du 
mouvement. En un clin d'œil s'est ef- 
face, en arrière de nous, Dorna la belle, 
avec son port à l'embouchure de l'Arme. 
Au loin, en avant, apparaissent hors des 
ombreuses sapinières, les Piétrélé Doam- 
nei (Roches de la Princesse) comme un 
château aux tours étincelantes, dans la 
lumière rosée de l'aube. Sombre et haute, 
la rive opposée nous masque la vue. Le 
chapeau sur la nuque, et les bras crispés 
sur sa longue rame, le dos un peu rond 
sous sa courte veste fourrée, le père Vas- 
silé, célèbre flotteur que la Bistritza con- 
naît depuis quarante ans, équilibre son ra- 
deau sur le travers des remous, tout en 



— 284 — 

criant à Toader, l'aide-pilote (qui se tient 
à l'arrière), «à la forêt» quand il faut dé- 
river à droite, et «à la plaine» quand il 
s'agit de tenir la gauche. Et à chaque 
tournant, ils nous annonce les endroits où 
nous passons; et son cri, sonore sur la 
solitude de l'eau, semble commander le 
changement de décor. 

— Coltzou Ortoaïa ! ] ) 

Soudain l'écran de forêts s'écarte: de 
gaies maisonnettes se montrent sur le 
versant de droite, avec des bois, et des 
prairies coupées de sentiers; — écumantes, 
et se brisant avec fracas contre les ro- 
chers, les flots d'Ortoaïa se jettent dans 
la Bistritza. On aperçoit sur la rive, des 
femmes qui filent, grandes, sveltes, au 
clair visage, comme dans un tableau de 
Grigorescou, portant des jupes noires ser- 
rées sur les hanches, des chemises bro- 
dées de couleurs, et un fichu blanc sur 
la tête. 

Nous dévions légèrement à gauche, et 
glissons dans un gouffre qui bouillonne 
au pied du rocher de «Zmicouléassa» Les 
flotteurs lâchent leurs rames, et regar- 
dent au loin les collines, d'un air indifté- 

] ) Le coin d Ortoaïa. 



— 285 — 

rent; l'eau est unie, profonde, silencieuse; 
pendant quelques minutes nous flottons 
lentement, si lentement que Ton ne se sent 
pas avancer. Mais voici que la rive droite 
marche vers nous; la rivière se réveille, 
le pilote empoigne la rame et la plante 
à fond au plus fort du torrent. 

— L'Ossoiou! 

Et avec un froufrou de vagues, nous 
passons comme une flèche à travers la 
prairie bordée d'aunes; le coteau fuit, por- 
tant sur son dos le village; des armées 
d'arbres et de roches effarées s'enfuient, 
-une fuite folle, fantastique, vertigineuse! 
Comme sur un fuseau les montagnes tour- 
noient, et semblent moudre des torrents 
pour les verser dans la Bistritza. Pendant 
ce temps, les racleliers luttent contre le 
torrent: dans le mouvement de leurs bras, 
dans toute la hardie et vigoureuse ten- 
sion de leurs jambes et de leurs corps 
musclés, il y a quelque chose de la gran- 
deur des antiques statues de gladiateurs 
romains. L'eau se calme. .. Les rameurs 
envoient des saluts aux passants, sur les 
rives, et causent de leurs affaires, et les 
voûtes des forêts aussi semblent se par- 
ler tout bas... 



— 286 — 

— Goura Sounatori! ] ) 

Avec un tumulte de flots impétueux, 
le torrent se précipite sur les échelons de 
rochers; on aperçoit, un clin d'œil, au- 
dessus de lui, un hameau épars au pied 
du Palmèche, puis un nouveau paysage 
s'ouvre devant nous. Le haut pic du «Pié- 
trosse» (le Pierreux), avec ses bosses de cha- 
meau, semble se tenir sur notre route et 
nous attendre. 

— Pourquoi a-t-il des cimes si rousses, 
père Vassilé? 

— C'est qu'il fait froid, là-haut; il n'y 
pousse que des broussailles desséchées par 
le vent: c'est leur ramure qui a cette 
teinte. 

Le fleuve étincelant serpente, en lar- 
ges méandres, parmi les montagnes as- 
sombries de forêts. 

Par moments s'ouvrent de claires échap- 
pées, à gauche, sur les villages de Buco- 
vine, à droite, sur les nôtres — Roumains 
du même sang, d'un côté comme de l'au- 
tre. En aval de Calinechti, une longue 
traînée de pierrailles éboulées dégringole 
les versants du Piétrosse, repousse la Bis- 



*) L'embouchure de Sounatorea. 



287 



tritza, la resserre, et la refoule vers la rive 
gauche. En avant, au tournant de la Capri- 
tza(La Chevrette), l'eau se précipite en tour- 
billons, et le jeu des blanches vagues sem- 
ble, de loin, une volée d'oies secouant leurs 
ailes. Le radeau glisse, rapide, au-dessus de 
leur bouillonnement, en dérivant de côté et 
d'autre, comme un traîneau. Nous plon- 
geons de nouveau dans un trou d'eau — mi- 
roir où l'on voit les arbres, la cime en 
bas. Le père Vassilé, du plat de sa ha- 
che, assujettit quelques clous aux che- 
villes des rames, puis la plante, par le 
tranchant, dans une solive; ensuite il jette 
sa veste fourrée, crache dans ses mains, 
et saisit la rame. 

— Coltzou Acri! 1 ) 

Comme par magie, le tableau a changé, 
les forêts s'écartent, et un merveilleux décor 
de rochers se dresse devant nos yeux. 
Toute la Bistritza mugit, en ruant ses flots 
contre la prodigieuse falaise, de plus en 
plus acharnée, elle tente de la briser, mais 
les rochers se jouent d'elle, la repoussent, 
la rappellent, la tordent sur place; étourdie, 
elle s'enroule comme un serpent, et au 



l ) Le Tournant d'Acra. 



288 



bout d'un quart d'heure, se retrouve, frap- 
pant par derrière, le même mur contre 
lequel elle s'est d'abord escrimée, comme 
si elle tentait, en le heurtant des deux 
côtés, de le percer au plus vite pour y 
ouvrir une route directe à ses vagues fu- 
tures! En haut, au-dessus de nous, on voit 
trembler les feuilles légères de quelques 
sveltes bouleaux poussés au faîte des ro- 
chers. Passé le tournant du Colb, nous 
entrons dans le terrifiant défilé du Kéi — 
la chute de la Bistritza. Au milieu du 
vacarme des eaux, le père Vassilé qui s'é- 
vertue de toutes ses forces, trouve encore 
le temps de me crier le nom des diffé- 
rents endroits... «Scara» r ). Au front d'un 
crâne de granit, jaillit un sapin qui laisse 
pendre ses branches comme des bras; c'est 
là que s'accrochent et se tirent du dan- 
ger les hardis flotteurs, quand leurs ra- 
deaux se tracassent contre les rochers. 
Dans la paroi de gauche «Coïfoul», 2 ) pointe 
son dôme bleuâtre au-dessus de l'entrée 
d'une caverne. En haut, à droite, sur la Za- 
noaga, brûle la «Comoara de argint» 3 ) du 



M L'Echelle, 

2 ) Le Casque. 

3 ) Le Trésor d'argent. 



— 289 — 

Bogoline, un pic aigu, qui luit comme une 
flamme blanche; et au-dessous de lui, par 
une fente des rochers, s'élance, toute en 
écume, la jolie cascade nommée «la Moara 
Dracouloui» 1 ). Et toutes ces merveilles dé- 
filent devant nos yeux avec la rapidité 
des choses vues en rêve. Nous émergeons 
des gouffres du défilé. La Bistritza se re- 
pose. Le père Vassilé essuie son front en 
sueur. Toute sa figure est éclairée de cette 
satisfaction de l'homme qui a lutté avec la 
mort, et qui l'a vaincue. 

Le soleil darde d'aplomb. Nous glissons 
doucement parmi les forêts; en haut s'é- 
talent de vertes prairies, des bosquets de 
bouleaux blancs comme des cierges. A la 
courbe de Dohotaria, la rive droite s'a- 
baisse et montre de larges pelouses de 
verdure au pied des sapinières pendues 
aux flancs du Piétrosse. Derrière nous, se 
découpent, en trois grands arcs sur le bleu 
du ciel, par delà ce peuple de collines, 
les cimes du mont Caliman, qui termi- 
nent les Carpathes de Moldavie. 

— Balta Fagouloui! 2 ). 



*) Le Moulin du Diable. 
2 ) L'Etang du Hêtre. 



19 



— 290 — 

Une sombre paroi s'écarte, à droite, et 
nous voici en pleine lumière. Des flèches 
d'or tremblent sur la nappe large et unie 
de la rivière. En mugissant s'élance, par 
un ravin pierreux, le torrent d'Arama, 
qui torme, à gauche de la Bistritza, la 
limite entre les forêts de Bucovine et les 
nôtres. Nous dépassons les remous de 
l'embouchure du Pisc, et le défilé d'îlots 
de Cojotchi, d'où part une route qui mène 
au monastère de Rarau, et au-delà, à 
travers les forêts jusqu'au merveilleux pla- 
teau fleuri des «Piétrélé Doamnei» (Les 
Roches de la Princesse) — trois tours poin- 
tues, plantées tout en haut, à la cime la plus 
élevée du Mont Rarau, où s'arrêta jadis 
pour s'abriter, le Voévode Raresch avec son 
épouse, la Princesse Eléna. — Une colline 
ronde, revêtue de sapins, s'aplanit soudain 
en face de la rivière. La Bistritza, assagie, 
la contourne, en dessinant à droite une large 
courbe, sous la crinière violette et créne- 
lée du Piétrosse, puis elle glisse mollement, 
resserrée entre deux murs boisés, pour 
déboucher au large, au tournant de Litzou. 

— Caldarea ! *). 



i) Le Chaudron. 



— 291 — 

Un cercle de montagnes dénudées en- 
ferme la Bistritza à son centre. Une 
seconde, la rivière dort, étalée au soleil, 
parmi la senteur du foin. Lentement, len- 
tement nous attire la sapinière au fond, 
devant nous; nous tournons à gauche, à 
l'ombre, près de l'embouchure du «Piraoul 
Reou» (Mauvais Torrent), mais l'eau diminue 
en s'éparpillant sur un large lit raboteux, 
les poutres commencent à danser sous nos 
pieds, en grinçant contre les sommets des 
rochers, et notre radeau s'arrête. Les va- 
gues bruissent de toutes parts; la rivière 
n'est qu'un bouillonnement. 

— Nous voilà dans de beaux draps» dit 
le père Vassilé, en se grattant la tête.... 
Passe-moi le pieu, Toadéré, et tâchons de 
soulever les poutres... 

Mais voici qu'un radeau derrière nous 
est sur le point de nous rejoindre. L'aide- 
pilote a à peine le temps de retirer le gou- 
vernail avant qu'il ne se brise. Nous fer- 
mons involontairement les yeux. Un cra- 
quement et une secousse terrible, et nous 
flottons de nouveau. Le radeau qui nous 
a heurtés reste rivé aux mêmes rochers. 

— Dimbou Colacouloui ! ] ). 



l ) Le monticule du Colac. 



— 292 — 

Un mamelon boisé s'érige en face de 
nous, comme une meule de foin. La Bis- 
tritza contourne apaisée, la lisière des fo- 
rêts, et s'enroule autour d'elles, comme un 
serpent qui se mordrait la queue. L'ho- 
rizon se resserre, s'assombrit de tous côtés. 
Derrière nous, seulement, s'ouvre une brè- 
che dans le sombre rideau de feuillage : 
elle laisse apercevoir, au fond, majestueu- 
sement dessinées sur le bleu du ciel, les 
Piétrélé Doamnei (Roches de la Princesse), 
rougies par le soleil. 

— Croutchea ! 1 ). 

Nous entrons dans une large nappe d'eau 
profonde. Les montagnes se montrent de 
nouveau; les regards se reposent sur les 
hautes prairies baignées de lumière. Du 
côté gauche, au pied de la Tarnitza sté- 
rile, accourt en écumant le torrent de la 
Croutchea, et à droite le Barnarel, étin- 
celante traînée d'argent. Nous passons sous 
le pont qui relie les deux rives, où sont 
parsemées les maisonnettes d'un village, 
puis nous glissons le long du massif de 
l'Ours, et de nouveau les collines font 
irruption de toutes parts, et s'élèvent au- 

h La Croix. 



293 



tour de nous, en taupinières informes et 
monstrueuses. Par delà leur houle, surgit 
à droite le fier Barnar, et à gauche la 
Bîtca de Tarsina. De rapides torrents se 
jettent tumultueusement dans la Bistritza. 
D'énormes rochers effrayants, dressent leur 
cou hors de l'obscurité des forêts et se 
penchent comme des chameaux qui vont 
boire. 

— Balta Câneloui ! J ). 

La rivière tournoie sur place, et préci- 
pite ses flots qui tourbillonnent en re- 
mous, puis s'endorment sous une haute 
berge de granit. Le radeau semble immo- 
bile, tant son mouvement est lent. Le père 
Vassilé heurte les traverses d'un coup de son 
marteau, tâte la résistance du gouvernail, 
et dit à Toader de faire attention au tour- 
nant. Dans ses mouvements, dans ses pa- 
roles, et sur toute sa figure, on voit le 
recueillement, l'anxiété d'un homme qui 
va affronter un grand péril, et qui ras- 
semble toutes ses forces pour une lutte 
décisive. Parmi le profond, l'effrayant si- 
lence de toute la région, nous regardons 
les montagnes noires de forêts, le soleil, 



*) L'Etang du Chien. 



— 294 




295 



le ciel bleu, comme pour y chercher un 
présage, un pressentiment du sort qui nous 
attend. Nous glissons, de plus en plus ra- 
pides. Les rames grincent contre leurs che- 
villes. Une paroi de montagne, haute, poin- 
tue, se dresse droit devant nous, et au- 
delà, on aperçoit deux cimes nues, vio- 
lettes, et aiguës. Toujours plus près, tou- 
jours plus puissant, s'élève de ce côté, 
le mugissement des flots. 

— Toantchélé ! » 

Le radeau entre obliquement dans le 
cours du torrent, et se précipitant à la 
dérive, il frôle dans sa course les pieux de 
défense fichés au pied du «Rocher de 
Toader» , enfile comme une flèche, le 
tournant arqué à gauche, et entre bra- 
vement dans le terrible passage des Toan- 
tché. Tout un peuple de rochers surgit du 
fond de la rivière bouillonnante, où la 
nappe unie de l'eau se déchiqueté en char- 
pie. Comme sous une voûte, retentit le 
mugissement des eaux, entre les hautes 
berges de pierre. De tous côtés, et tou- 
jours plus nombreux et plus menaçants, 
les colosses se ruent sur notre passage. 
Le père Vassilé semble les repousser d'un 



— 296 — 



coup de sa rame, tant est vigoureux et 
imposant le geste dont il ouvre une brèche 
parmi les rochers; et dans la rapidité ver- 
tigineuse avec laquelle nous dépassons les 
angles et les échelons du défilé, le vieux 
et habile pilote semble un personnage 
des contes fantastiques, un sorcier qui 
aurait emporté le radeau à ses semelles 
et volerait avec, à la crête des rochers. 
Nous nous tirons enfin au large, vers la 
gauche. Les flots s'apaisent brusquement, 
la Bistritza s'étale entre les forêts. Le père 
Vassilé tourne son visage rasséréné, re- 
garde en arrière les Toantché, et d'un air 
narquois secouant la tête... 

— Hm ! les satanées coquines !... nous 
engloutir, hein ? ni plus ni moins ? 

Le radeau glisse léger, devant l'embou- 
chure de la Capritza (la Chevrette); à gau- 
che se dresse le «Holda» dénudé, à droite, 
le rideau de forêt descend jusqu'au bord 
de l'eau. Derrière nous, le soleil descend, 
sur la cime du Barnar. De longues traînées 
de flamme tremblent sur la nappe d'a- 
cier de la Bistritza. Des pans d'ombre 
s'épaississent sur les collines ; des feux 
clignotent dans le lointain. L'aide-pilote 



297 



allume sa pipe, et fredonne à demi-voix 
une doïna de haïdouk.... ! ) 

«En lisière de forêt verte 
On voit luire un petit feu; 
Feu petit et apaisé, 
Tout de braves entouré...» 

Nous débouchons au large. Le pilote 
enfonce profondément sa rame dans les 
flots: le radeau tournoie sur lui-même et 
s'accroche au rivage, au cœur même du 
village de Broschténi. 

Le lendemain, nous repartons avant le 
lever du soleil. Nous passons sous un pont, 
et glissons par la boucle qui se dessine 
à gauche. Sur la montagne, la route qui 
conduit à Faltitchéni ourle tout du long, le 
pied de Haraoïa. Sur les deux rives, s'é- 
tendent les riches cultures du village de 
Broschténi. —A partir d'ici, la Bistritza s'ap- 
privoise. Trois fois les Carpathes ont levé 
contre elle leurs armées de rochers, et trois 
fois ses flots victorieux ont franchi, en 



r) Haïdouk — Brigand vivant dans les forêts. Nombre 
de poésies chantent les exploits de ces héros que l'i- 
magination populaire a poétisés. 



— 298 — 

un retentissement de fanfare, les abîmes 
des écluses géantes. Majestueuse, elle s'é- 
tend maintenant entre d'opulentes berges, 
ornées de beaux villages. De toutes parts, 
les rivières accourent se livrer à elle. Tou- 




jours plus large et plus paisible, elle des- 
cend la vallée. Dans les forêts, elle se 
tait, comme pour écouter le chant des 
rossignols. Dans les clairières, elle attire 
sur ses bords caillouteux les maisons des 
plus notables villageois, et la nuit, au clair 
de lune, leur raconte des histoires. 

En aval de Carpiniche, la Bistritza coule 



299 



en ligne droite jusqu'aux vergers du Ma- 
déi. Le soleil se lève, et pose une auréole 
d'or aux cimes des forêts. Derrière nous, 
sur les montagnes éloignées, on aperçoit 
des taillis de sapins qui noircissent l'ho- 
rizon, comme des guérets fraîchement la- 
bourés. Des paysages enchanteurs, que les 
paroles ne peuvent décrire se déploient 
de toutes parts, puis s'enfuient, glissent 
fantastiquement derrière nous, tandis que 
d'autres s'avancent, et ceux qui s'appro- 
chent semblent encore plus enchanteurs. 
De sur le radeau, au fil de notre course, 
nos yeux boivent insatiablement ces beau- 
tés, qui coulent autour de nous et n'en fi- 
nissent plus, et nous nous désolons de ne 
pouvoir les emporter avec nous, les mon- 
trer au monde entier, telles que nous les 
voyons maintenant, en pleine lumière, 
dans cette majesté et cette paix divines, 
et dire à ceux qui ne les connaissent pas, 
et ne savent rien de nous: Voilà notre 
pays!... Alors ils comprendraient subite- 
ment — comme les vieillards sur les murs 
de Troie, à la vue de la belle Hélène, — 
pourquoi furent tant de combats livrés et 
tant de sang versé pour «ce petit lopin 
de terre». 



— 300 — 

Par une large brèche qui s'ouvre à droite 
dans les montagnes, le village de Borca 
montre ses riches métairies. Du fond de 
la vallée, accourt un torrent, qui bondit 
par dessus de hauts barrages de rochers, 
portant à la Bistritza-souveraine l'hom- 
mage de ses flots. A gauche s'étend le 
Sabassa, entre deux collines nues; une 
voie ferrée charrie les souches de la fo- 
rêt voisine. Sur les rives, on voit des sta- 
tions de radeaux, et un pont sur la ri- 
vière. — En aval de Farcacha, la Bistritza 
précipite sa course, lance le radeau par 
dessus les gradins de granit, le heurte de 
ses flots, et parmi les jeux et les chan- 
sons de ses vagues, elle entre dans le 
district de Néamtzou; reluisant dans sa 
cuirasse d'acier, le Dreptou accourt, du 
pied de la Zahorna; hérissant sa cri- 
nière d'argent, le «Cheval» (Caloul) s'é- 
lance par dessus les marches étagées de 
Tchernégoura; et tous deux viennent à sa 
rencontre, à la frontière du district. Les 
remous se brisent contre nos poutres, le 
gouvernail d'arrière grince en cadence; le 
radeau glisse comme une navette sous des 
voûtes de bouleaux. Sur la rive droite, 
au milieu de Calougaréni s'élève un co- 



— 301 — 

losse de granit: Piatra «Téiouloui» (Le 
Roc du Tilleul). La légende raconte que le 
diable, un beau jour, voulut endiguer la 
Bistritza, et pour ce, il rompit un pan de 
montagne du Tchéahlau, le chargea sur 
ses épaules et descendit avec lui, au plus 
noir de la nuit, jusque dans la vallée. 
Mais, il advint qu'étant surpris par le chant 
du coq, l'esprit malin dut décamper, en 
abandonnant au milieu du chemin, ce bloc 
de pierre, dont tout le village s'ébahit le 
lendemain. — Nous tournons à gauche sous 
un pont à l'embouchure du Largou, et tout 
à coup s'ouvre une merveilleuse échappée 
sur le Tchéahlau. Sombre et seul, orgueil- 
leux souverain d'un peuple de montagnes, 
qui semblent des taupinières auprès de 
lui, il dresse son faîte vers le ciel, en dé- 
chiquetant les nuages du peigne rocheux 
planté sur son front aride. L'imposant 
géant ensorcelle la rivière et, par la magie 
de son charme, lui fait oublier sa route et 
son désir d'atteindre la plaine. Depuis midi 
jusqu'au crépuscule, la Bistritza nous ramène 
sans cesse proche de lui; elle a beau s'é- 
loigner par moments, décidée à ne plus 
revenir, vite elle se ravise, et retourne en- 
core plus près; et fascinée, elle s'oublie en 



302 



lents détours aux pieds de la montagne. 
Elle tournoie sur place, secoue ses écailles 
étincelantes, tantôt poussant de profonds 
soupirs, tantôt lui jetant de longs regards; et 
elle l'appelle, sans cesse, remplissant les fo- 




rêts du frisson de la voix de ses ondes. — 
Elle se décide enfin et s'éloigne, en co- 
lère, parlant seule, se heurtant contre les 
rives, et hurlante elle s'élance toute en- 
tière — de toute sa largeur — par dessus 
les gradins abruptes du Bicaz et de la 
«Lounca Strîmbouloui». 



— 303 — 

Sur les coteaux glissent au passage les 
maisonnettes des villages, et dans les val- 
lées, les scieries; et hors des sombres fo- 
rêts, surgissent, grandioses, les antiques 
monastères : «Pangaratzi», «Bissericani», 
château fantastique posé au sommet d'une 
colline; puis, plus bas, «Bistritza» derrière 
un rideau de peupliers. Au loin, en avant, 
le coteau de Bitca Doamnei s'écarte sou- 
dain vers la gauche, et nous montre la ville 
— la plus jolie ville de Moldavie — couchée 
entre deux hautes sentinelles : Petritchica 
et Cozla. 

Au coucher du soleil, nous sommes à 
Piatra. La terre marche avec nous. Le 
Tchéahlau dresse majestueusement son 
front au-dessus des massifs, et nous suit 
encore du regard à travers les brumes du 
lointain. 



La Vallée du Prouth* 



A partir du dernier pli des Carpathes, 
depuis le pied du Caliman, une longue 
chaîne de collines descend le versant Est 
du pays; et elles se prolongent — s'éle- 
vant et s'abaissant comme les vagues de 
la mer — jusqu'en vue du Danube. Au bord 
de ces coteaux — les riants et fertiles co- 
teaux de Moldavie — serpente le Prouth en 
larges courbes, étalé comme sur l'étendue 
d'une steppe. Jaillie d'une source lointaine, 
dans les Carpathes de Galicie, cette ri- 
vière arrive trouble à nos frontières; elle 
traverse les contreforts de Mamornitza, et 
pousse ses flots jaunâtres et paisibles, sans 
une ride, le long de la vaste plaine qui 

20 



— 306 — 

s'étend au midi, depuis le «Cotoul Bo- 
ianouloui. 

Silencieux, maussade, rongeant sans ces- 
se ses rives sablonneuses, et les quittant 
parfois pour se chercher un lit nouveau 
au creux des plaines, le Prouth coule sur 
presque toute sa longueur, en rase cam- 
pagne, entre des talus bas, effrités et arides, 
où rarement l'ombragent un bois de saules 
ou un pan de forêt. Il n'a rien des belles 
rivières qui égayent la terre de notre patrie. 
Les larges fleuves — chemins qui marchent 
— ont toujours attiré sur leurs rives les 
habitations des hommes. C'est sur leurs 
bords qu'est inscrite toute la splendeur et 
toute l'histoire du monde. Mais le Prouth 
est une rivière dont les berges n'ont vu 
fleurir aucune ville, et de tous les cours 
d'eau qui baignent la terre roumaine, le 
seul pour qui les douces doïné du peuple 
n'aient pas trouvé une bonne parole. Elle 
est triste à voir, cette nappe d'eau large, 
alanguie, toujours sombre; et tristes sont 
les souvenirs qu'elle éveille en nous, tristes 
les vallées qu'elle traverse, ainsi que les 
rares bourgades qui accompagnent sa rou- 
te, presque toutes un peu à l'écart, sur 
des tertres, dans la crainte des inonda- 



— 307 — 

tions. C'est par là que se ruèrent sur l'Eu- 
rope les barbares, en torrents dévastateurs; 
par là que les Huns se frayèrent une route, 
vers les déserts de la Pannonie, rava- 
geant les foyers, dans les vallées des Car- 
pathes, laissant blancs d'ossements les em- 
placements où furent les villages, et pour- 
chassant, comme un monstrueux déluge, 
les débris de peuples rencontrés au pas- 
sage, qu'ils éparpillèrent sur les plus hauts 
sommets des montagnes. Des centaines 
de fois, les hordes Tartares, aftamées de 
pillage, ont envahi le pays en franchis- 
sant les gués du Prouth... Dans le siffle- 
ment de la bise, qui couche comme des 
vagues la forêt de roseaux poussant dans 
la rivière, notre sentinelle écoute la nuit 
passer un cliquetis d'armes, et des lamen- 
tations de mort. Il sait bien que sur l'au- 
tre rive se trouve un morceau rogné sur 
le corps de la Moldavie; il sait que ceux 
qui vivent et pleurent au-delà de cette ri- 
vière sont ses frères, et pourtant, en con- 
templant, pensif, les ondes du Prouth, il 
étouffe sa douleur, et une chanson amère 
et pleine de blasphèmes s'échappe de ses 
lèvres: 



— 308 — 

«Puisses-tu, Prouth, fleuve maudit 
Elargir ton profond lit; 
Rive à rive qu'on ne se voie, 
Que les cris ne se perçoivent, 
Que les yeux ne s'aperçoivent. 
L'ennemi, s'il te tranchit, 
Puisse-t-il être englouti, 
Et qu'avec ton flot amer 
Tu l'emportes et tu le noies, 
Au Danube et dans la mer!» 



Nous dépassons Hertza où naquit l'im- 
mortel Assaki; ensuite Darabani, Radaou- 
tzi, petits bourgs situés sur les hauteurs, 
le long de la rivière, et nous arrivons, à 
la tombée de la nuit, à Stéphanechti, la 
place-forte la plus ancienne et la plus 
importante établie par Stéphane le Grand 
au bord du Prouth, comme une sentinelle 
sur la route des armées qui sans cesse 
parcouraient cette vallée, entre le Danube 
et Hotine. La petite ville est située au 
pied d'une colline couverte de vignes et 
de vergers. Une montagne rocheuse pousse 
ses versants bleuâtres jusqu'aux bords de 



309 



la rivière, qui, un peu en aval, s'échappe 
de son lit, sous un fourré de saules, et 
parsème d'étangs et de flaques d'eau la 
plaine unie et vaste du Bachéou. Passé 
Stéphanechti, la route monte en larges 
courbes, par de jolies collines, couchées 
entre la vallée de la Jijia et celle du Prouth. 
Des forêts de chênes revêtent leurs ver- 
sants; et tout autour, on aperçoit dans 
le lointain, au delà des étincelants miroirs 
des étangs, d'infinies étendues de champs 
et de pâturages, qui ondulent en larges 
vagues, lentes et reposantes. Au «Tabara 
Monastiri», non loin de Bivolari, des res- 
tes d'anciennes redoutes des Hétairistes *), 
nous remettent en mémoire les derniers 
jours d'horreur et de douleur qu'eut à su- 
bir notre patrie tant éprouvée. 

Notre route suit la crête dénudée d'une 
colline. A droite, la Jijia absorbe les flots 
du Mélétine, et baigne les moissons qui 
s'étalent sur la plaine. A gauche, le Prouth 
serpente parmi des fourrés de joncs et 
d'osier. Vers le couchant, au fond, s'ar- 



l ) Hétairistes = Membre de l'Hétairie. Nom donné à 
la ligue révolutionnaire qui se souleva contre la domi- 
nation Phanariote en 1820. 



310 



rondissent au bord du ciel, les branches 
écartées des hauteurs de Cotnar, aux cé- 
lèbres vignobles. Nous traversons le bourg 
de Scouléni, situé sur la rive basse du 
Prouth, en face de Scouléni de Bassara- 
bie; puis nous longeons les murs du châ- 
teau de Stinca, qui s'élève, au milieu d'un 
parc ténébreux, au sommet d'une émi- 
nence: et vers la tombée du soir, nous 
arrivons à Ounghéni. Un pont de fer re- 
lie les deux rives du Prouth et les deux 
voies ferrées: celle de Russie et celle de 
Roumanie. A partir d'ici, nous prenons le 
train, et au bout d'une heure, nous som- 
mes à Iassy. 

La jolie ville qui fut pendant trois siècles 
la capitale de la Moldavie, s'éparpille sur 
les versants étalés au midi des collines de 
«Copoou», et de «Sorogari». Un cercle de 
montagnes boisées, surgies des plaines du 
Prouth, s'élève derrière la ville et la pro- 
tège contre la bise. En face, au delà des 
vallées du Bahloui, et de la Nicolina, une 
autre chaîne de collines se dresse, les unes 
ornées de vignes et de vergers, les autres 
découvertes et reposant la vue par leurs 
pelouses étendues et lumineuses. Sur leurs 



— 311 — 

coteaux se montrent d'anciens monastères: 
Tchetatzouia, Galata, Froumoassa, Birnova, 
avec les ruines de leurs palais où dorment 
ensevelis, tant de souvenirs de gloire et 
de douleur du passé si éprouvé et si ora- 
geux de Iassy. Enveloppée d'un seul coup 
d'œil, des hauteurs de Répédéa, la ville 
offre un aspect des plus beaux. Eglises, 
rues, maisons, tout va dévalant le coteau > 
et blanchissant d'une merveilleuse cascade, 
les pentes des hauteurs, de la cirne au 
pied. Quel dommage qu'au lieu du Bahloui, 
n'y coule un cours d'eau plus grand! Si 
la Bistritza passait ici, il n'y aurait pas 
de ville située de façon plus admirable. 
Les ombres commencent à s'allonger. Le 
soleil éparpille ses derniers rayons sur les 
tourelles des églises. Je descends lentement 
la rue large et tranquille, qui traverse la 
ville depuis le sommet du Copoou, jusqu'au 
vallon de Socola. Je longe le jardin public, 
situé au pied de la colline, et l'imposant 
palais de l'Université; — des deux côtés de 
la rue, s'élèvent, au milieu de leurs cours, 
accompagnées de parcs au fond, de gran- 
des maisons, à la mode d'autrefois, dont 
la robuste et antique simplicité reportent 
la pensée en arrière, vers ce monde qui 



312 




Eglise des Trois-Hérarques. 



— 313 — 

a brillé jadis, vers la vie racontée par les 
chroniques. On s'attend presque à voir ap- 
paraître, aux balcons drapés de lierre, 
les Voévodes aux barbes blanches, les prin- 
cesses pâles, rêveuses, en longues robes 
de soie, et les grands dignitaires, les Vor- 
nitchi, les gouverneurs du pays d'autrefois. 
Dans la partie basse, s'élève, récemment 
rebâtie à neuf, près de la Métropole, l'é- 
glise des Saints Trois-Hiérarques, édifiée 
par Vassilé-Loupou. Toute en pierre, avec 
ses sveltes tours et sa merveilleuse den- 
telle de sculptures, elle rappelle le superbe 
joyau de Courtéa-de-Argesch. 

Je m'arrête en face de la statue de 
Stéphane le Grand. Le soleil s'est couché. 
Les réverbères commencent à s'allumer. 
Petit à petit les bruits de la ville s'éloi- 
gnent, s'éteignent. Au milieu de ce pieux 
silence, le glorieux Voévode à cheval, la 
couronne au front et le sceptre étendu, 
tel qu'on le voit, serrant le frein de sa 
main gauche, s'appuyant du pied à rétrier, 
et dégageant sa poitrine de sous le man- 
teau de bronze, semble s'être arrêté de- 
vant son palais, dans l'intervalle de deux 
combats, pour haranguer les conseillers 



314 — 




Statue de Stéphane le Grand. 



— 315 — 

du pays. Dans son attitude, sa figure et 
son geste, on voit la grave fierté du Prince 
qui pèse dans sa main les destinées d'une 
race, ainsi que la sérénité du vainqueur 
qui a soutenu de grands combats, et a 
terrassé des ennemis dont la renommée 
épouvantait le monde. Son regard semble 
se perdre au loin, s'enfoncer dans la dis- 
tance, au delà des frontières de la Mol- 
davie.,. 

Nous quittons Jassy en suivant la vallée 
du Prouth. C'est une matinée froide, hu- 
mide, sans soleil et sans ciel. La route 
serpente aux jointures des coteaux, et 
débouche, parmi les marécages de la Jijia, 
au village de Tzoutzora, où, il y a trois 
siècles, les boyards Moldaves, révoltés con- 
tre Stéphane VII, prince cruel et tyran- 
nique, envahirent son camp une nuit, et 
l'égorgèrent sous sa tente. En ce temps- 
là, il y avait sur le Prouth un pont fixe 
et un gué pour les armées, et c'était là 
le passage le plus fréquenté entre la Mol- 
davie et la Bassarabie. Au crépuscule, nous 
arrivons à Stanilechti, le village historique 
qui vit s'anéantir en quelques heures de 
plan gigantesque de Pierre le Grand, ce 
rêveur, qui organisait en pensée un em- 



316 



pire s'étendant depuis les déserts du Volga 
jusqu'aux rives enchanteresses du Bos- 
phore. Encore deux jours de marche sans 
répit, à travers la plaine du Prouth trouée 
de mares, et nous débouchons au large, 
en face du Bratèche, l'un des lacs les plus 
grands et les plus beaux de la Roumanie. 
Le Prouth décrit dans notre terre une 
courbe profonde, puis se détourne vers 
la gauche, longe le lac, et se déverse dans 
le Danube, sous une forêt de saules, non 
loin du bourg de Réni. Lentement émer- 
gent du brouillard des cheminées d'usine 
des tours d'église, des mâts de navires, — 
puissante et lumineuse, la ville de Galatz 
apparaît, surgie des ondes du fleuve-roi. 



Le Pays. Le Peuple- 



Le Danube, la Mer, les Carpathes et 
le Prouth - — voilà les quatre limites qui en- 
serrent la terre du pays roumain. 

Des temps furent où nous vivions notre 
vie en de plus larges frontières. Des temps 
furent, où les glaives éclatants de nos 
Voévodes tournoyaient aussi bien par delà 
les Carpathes que par delà le Prouth. 
Mais d'engloutissants déluges ont débordé 
vers nous: peuples après peuples se sont 
rués sur nos plaines fertiles; des hordes, 
pour qui la terre n'avait plus de place, 
ont déferlé sans trêve sur nous, et force 
nous fut, pour pouvoir vivre, de restrein- 
dre peu à peu notre domaine, tant du 
nord que du levant. 



— 318 — 

Amenés en Dacie par l'empereur Tra- 
jan, demeurés où nous sommes, après la 
lutte la plus acharnée que l'antiquité ait 
vue, nous avons conservé dans notre sang 
la vigueur des deux grandes nations dont 
nous sortons; et maintes fois, dans les 
tourmentes de tant de siècles, nous nous 
sommes montrés les dignes rejetons de ces 
invincibles légionnaires qui ont bouleversé 
le monde et abattu les forêts pour péné- 
trer dans la citadelle de Décébal, comme 
de ces géants vaincus, qui, ne pouvant 
plus se défendre, se donnèrent une mort 
si grandiose et si tragique dans les flam- 
mes de Sarmizégéthuse. 

Depuis lors ont passé environ deux mille 
ans. Nombreux sont les combats que nous 
eûmes à combattre, et plus d'un malheur 
nous a éprouvés, au cours de ces temps. 
Terribles furent les tempêtes qui passèrent 
sur nous; mais toutes, nous les bravâmes 
face à face, et point ne bronchâmes, et 
où nous sommes, nous restâmes. Tels que 
le jonc, nous pliâmes sous le vent mais ne 
fûmes point rompus. 

Ainsi donc, nous demeurâmes maîtres 
de notre domaine. Seul le Dieu bon le 



— 319 — 



sait, de combien de sang fut cette terre 
payée, si chère à tous les Roumains; chère 
pour ses beautés et ses richesses, chère 
pour les hauts faits grandioses qui y fu- 
rent accomplis. 

Qu'il dorme en paix, le glorieux Sté- 
phane, car ce n'est point en vain que fu- 
rent prononcées, avec son dernier souffle, 
ces paroles hautaines et pleines de sagesse: 
«que si l'ennemi exigeait jamais des ser- 
ments honteux pour vous, laissez-vous tran- 
cher par son épée, plutôt que d'assister 
à l'oppression et à l'indignité de votre pa- 
trie. Mais le Dieu de vos aïeux prendra 
en pitié les larmes de ses serviteurs, et 
suscitera parmi vous celui qui rétablira vos 
descendants à nouveau dans la gloire et 
la puissance d'antan.» 



Du surplomb des montagnes, qui re- 
haussent les bords du pays de Séverine 
à Dorohoi, de belles rivières, porteuses 
de vie, et d'innombrables clairs ruisseaux, 
vont s'échèvelant, en coulées d'argent, au 
long des vastes plaines valaques, et par- 
mi les lentes collines moldaves. 



— 320 — 

Seuls les champs de la Ialomitza se dé- 
roulent silencieux, plats, desséchés, vaste 
îlot assoiffé, parmi tant de cours d'eau, 
qui sont l'ornement de la terre roumaine. 
Il dort sous le sifflement du vent, le lar- 
ge désert, l'infini Baragan. Depuis des mil- 
liers d'années il rêve de fleuves limpides 
et de lacs étincelants: aux jours sereins 
de l'été, son rêve se reflète dans les on- 
des de l'air, et esquisse en mirage, au- 
dessus des landes et des herbes dessé- 
chées du désert, ces eaux ensorcelées et 
trompeuses si joliment nommées par le 
peuple: «Apa niortzzior» 1 ) 

Les voyageurs étrangers qui ont tra- 
versé les vallées roumaines par les rou- 
tes défoncées, dans les voitures de poste 
d'il y a quarante ans, reconnaîtraient dif- 
ficilement aujourd'hui les lieux jadis parcou- 
rus. Ils croiraient presque voir une terre 
nouvelle qui serait venue se planter en- 
tre la Mer et les Carpathes. Et en véri- 
té, c'est un autre pays qui a poussé, de- 
puis cette époque, à l'orient de l'Europe. 
La terre de Mirtcha et de Stéphane, la li- 
bre et fière Roumanie d'aujourd'hui, ne 



] ) Eau des morts, 



— 321 — 




U 



— 322 — 



pouvant s'accroître en largeur, dût s'ac- 
croître en hauteur; et elle grandit de jour 
en jour; la force de la jeunesse et la soif 




L'Athénée. 



de la lumière la soulèvent de leur élan! 
D'une frontière a l'autre, de long en 
large, l'enferment aujourd'hui, comme un 
réseau, des routes unies, et bien pavées, 
des voies ferrées, dont le fil entrelace les 



— 323 — 



villes florissantes et les centaines de fabri- 
ques qui pompent à la lumière du jour les 
richesses de notre sol. 

Notre capitale, qui jadis nichait derrière 




L'Université, 

les remparts des montagnes, maintenant 
transplantée au milieu de la plaine danu- 
bienne, prospère, puissante et sûre, en 
édifiant des palais sans nombre, là où pais- 
saient autrefois les troupeaux du légen- 
daire Boucour; grandes ouvertes sont au- 



— 324 — 

jourd'hui les portes des sanctuaires de lu- 
mière; degré par degré, le peuple prend des 
forces et s'éveille à une vie de travail fer- 
tile, et de paix. 

En face des sombres et pauvres cellu- 
les où le maître d'école Lazar, il y a quatre- 
vingt ans, mettait aux mains des enfants 
le premier livre roumain, s'élève, impo- 
sant, le palais de l'Université, tandis qu'à 
cette place sacrée, se dressent trois statues: 
Eliade, Michel-le-Brave, Gheorghe Lazar; 
le rêveur, le héros et l'apôtre. 

Deux grands boulevards coupent la ville 
en croix. La Dimbovitza s'émerveille de 
l'éclat et de la beauté dont se parent ses 
rives, jusqu'à hier cachées sous d'incultes 
saulaies. 



325 — 



o 




— 326 — 

D'ici, du cœur de la bruyante capitale, 
je laisse ma pensée retourner aux lieux 
où j'ai passé. Bien des coins de beauté 
que j'ai visités, me reviennent à cette 
heure, voilés du charme du lointain ; et 
c'est comme s'ils me faisaient reproche, 
les uns, de n'en avoir pas dit assez, les 
autres, de n'en avoir rien dit du tout. 

Et combien! combien doit-il y en avoir, 
dont le charme me reste inconnu! Mais 
ce qui se détache le plus lumineux, et le 
pius sacré parmi mes souvenirs, l'orne- 
ment le plus précieux et le plus beau 
parmi les ornements de notre terre, c'est 
le paysan roumain Dans son âme large 
et indiciblement tendre, épurée par le feu 
de tant de souffrances, j'ai trouvé la source 
claire de ses admirables chansons, et le 
sens historique de notre vitalité et de 
notre persistance sur cette terre. Dans 
son extrême puissance de travail, de lutte 
et de patience, dans son intelligence éveil- 
lée et son cœur chaleureux, j'ai trouvé 
l'appui de nos espérances, et la révélation 
de la haute mission où notre race est ap- 
pelée. — Je le suis en pensée, au long 
des siècles ; je le vois, la poitrine nue, 
affrontant les tempêtes de neige et les 



— 327 — 

combats sans fin, peinant afin de payer 
les dîmes, luttant pour défendre sa patrie, 
mille fois tombé et toujours debout, mou- 
rant aux plaines et renaissant aux mon- 
tagnes, toujours jeune et fier toujours, mal- 
gré tous les malheurs qui ont tenté de 
l'anéantir; et je me demande quel peu- 
ple au monde a eu un sort plus âpre et 
plus tourmenté? quelle poignée d'hommes 
a duré, plus invincible et plus unie, devant 
tant de souffrances? 

Où donc, où ne serait-il pas arrivé à 
cette heure, s'il avait eu la paix! 

«Une larme tremble dans sa voix, et sa 
parole est un soupir» dit Michelet en par- 
lant du peuple roumain. 

Et en vérité, la douleur a mis une dou- 
ceur divine sur la figure de notre paysan. 
Son cœur est plein de pitié pour tous 
ceux qui souffrent, et sa langue est douce 
et toute caresse. 

Quelle tendresse dans le refrain dont 
les paysannes bercent leurs enfants en- 
dormis: 

Nani, Nani pouïchor! 

Et avec quelles paroles déchirantes, 
profondes comme la douleur dont elles 



— 328 — 

ont surgi, accompagnent-elles leurs morts à 
la tombe! 

O sourcils, chéris de ta mère, 
Comme vous allez devenir herbes! 
O doux yeux, chéris de ta mère, 
Comme vous allez devenir fleurs! 

Dans un pays aussi beau, avec un tel 
passé de gloire, au milieu d'un peuple si 
généreusement doué, comment ne pas 
faire de la patrie une vraie religion, et 
comment ne pas redresser le front, tels 
naguère nos superbes aieux, fiers de pou- 
voir dire: «Je suis Roumain!» 



FIN 



TABLE 

SUR LE DANUBE, Pag. 

1. Les Portes de fer 1 

2 Tournou-Sévérine 5 

3. Courboul. Hinova 9 

4. Le grand Ostrov. Ruines 12 

5 A Calafate 13 

6. Dessa 16 

7. L'Embouchure du Jiou. Békété, Tchéléi ... 18 

8 Silichtioara 21 

9. Islaz 24 

10. Tournou-Magourélé .28 

11. Zimnitchea 31 

12 Giourgiou. Calougaréni 33 

13. Entre nos rives . , 40 

14. Le pont sur le Danube 44 

15. Braïla 48 

16. Galatz 54 

17. Toultcha 61 

18. Soulina 65 

SUR LA MER NOIRE. 

19. L'île des Serpents 69 

20. Constantza .72 

DANS NOS MONTAGNES 

21. Sur les Colibaches 83 

22. A l'ombre , ... 89 

23. La vallée du Motrou 93 

24. Le monastère de Tismana 97 



— 330 — 

Pag. 

25. Tirgou-Jiou 104 

26. La vallée du Jiou 109 

27. Sur les hauteurs du Paringue 118 

28. Sur la cime du Mohor 123 

29. A Novatchi 126 

30. Le monastère et la grotte de Polovratchi . .131 

31. Dans le Viltchéa 138 

32. Dans les Gorges de la Bistritza 145 

33. Rimnicou-Viltchea. La Vallée de l'Olte ... 148 

34. A Caïnéni , 162 

35. Sur l'Argesch. Courtea-de-Argesch 164 

36 Campou-Longou • 171 

37. Roucar. Dimbovitchioara 174 

38. Tirgovichté. Les Ruines 179 

39. Sur la Talomitza. De Tirgovichté à Pétrochitza, 186 

40. Par le défilé de Tatarou à l'ermitage de Pechtera 190 

41. Sur TObirchia. L'Omoul. La vallée de Tcherboul 195 

42. La Vallée de la Prahova: Prédéal ; Azouga, Bou- 
chténi. Sinaia 201 

43. Campina. La vallée de Doftana. Slanic de Prahova. 211 

44. La Valée du Téléajine 217 

45. Dans les montagnes de Bouzéou. Siriou , . . 221 

46. Mélédic . > 224 

47. Le mont Pentéléou. Le monastère de Gavanou 229 

48. Dans le Rimnic-Sarafe 235 

49. Dans le Vrantchea 240 

50. Dans les montagnes de Bacau 248 

51. Dans les montagnes de Néamtzou 255 

52. Dans les montagnes de Soutcheava 278 

53. En radeau (de Dorna à Piatra) 283 

LA VALLÉE DU PROUTH 305 

LE PAYS. LE PEUPLE 317 



CARTE DE LA ROUMANIE 

ET DES PAYS HABITÉS PAR LES ROUMAINS 

PAR 
Dr G. M.-MURGOCl et I. POPA-BURCÂ 



LÉGENDE |]_ ^ f^T 
DES SIGNES 




Observation : La carte .est écrite avec l'ortographe roumaine. On 
g - dje (devant i, e) ; ô = oa ; é = ea ; au=aou ; oi = oï. 

Les localitées soulignées en rouge sont décrites au cours du volume. 



iNsr. „Carol Gobl" S s -^5 I.ST.Rasidescu, bucurescJ. 



CARTE ETNOGRAPHIQUE 

DU TERRITOIRE SITUÉ ENTRE LE DANUBE, LE NISTER ET LA TISSA 



Dr. G. M.-MURGOCI et I. POPA-BURCÀ 




prononce : u = 



h; t =tz; C= tch (devant i, e); 

t«sr. „Carol Gôbl" S s -25|.ST.Rasidescu 



'•&r\*'-: 









DR 
209 
V4H 
1903 



Vlahuja, Alexandru 

La Roumanie pittoresque 



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